lundi 1 avril 2013

IL ETAIT UNE MAUVAISE FOI - Introduction

ou
Dix ans dans les soutes de l'édition française



Il est temps qu'un texte de loi
Prive les éditeurs de leurs droits
Puisqu'on fourre en prison les souteneurs ordinaires.
Et encore... eux... leurs putains les aiment.
Boris VIAN

 

 

INTRODUCTION


Tu sais où tu peux te les mettre, tes Cachou, Karpov ?
Bob SAINT-CLAR


Vous venez d'entamer la lecture d'Il était une mauvaise foi. Vous n'êtes pas assez riche pour vous permettre de faire des folies ou de jeter votre argent par les "Windows". S'il n'était pas là, sur Internet, gratuit, vous refuseriez de l'acheter au hasard, à sa simple mine (je voulais dire : à sa couverture) ou au nom de son auteur (un inconnu sans importance). De toute façon, vous ne lisez jamais rien au hasard ; c'est trop "risqué". Il y a tant de livres qui sont publiés de nos jours ; on a d'autant plus de chances de tomber sur un "mauvais". C'est ce que vous vous dites.
Vous avez raison sur ce point : de 1975 à 2005, le nombre d'ouvrages publiés en France est passé de 20 000 à 60 000. Cela veut-il dire que le pays compte trois fois plus de bons auteurs ? Hélas, non. Cela veut dire que « le meilleur moyen de gagner de l'argent avec la littérature aujourd'hui, c'est de distribuer [les livres] »1, pas de les faire, encore moins de les écrire. Autrement dit, de les jeter scientifiquement et économiquement en pâture au troupeau ; de les faire écrire afin qu'ils soient jetables.
C'est de tout cela que parle Il était une mauvaise foi : des véritables méthodes quotidiennes de l'édition française contemporaine, et des raisons pour lesquelles je (à l'instar de milliers d'autres écrivains qui ne sont ni journalistes ni universitaires) ne peux pas vivre de ma plume, ne faisant pas partie des 1 500 écrivains français qui gagnent plus de 800 € par mois en droits d'auteur. Des raisons pour lesquelles vous, le lectorat considéré comme un troupeau avec votre assentiment, ne suffisez plus à assurer ma subsistance, qui est devenue ma survie, et qui ne sera bientôt plus rien. A moins que, par un dernier sursaut, je ne parvienne à la transformer en autre chose. Mais quoi ? puisque la situation est partout la même.

Un discours dominant quoique discret prétend que la critique envers le monde éditorial d'aujourd'hui est faussée parce qu'il existerait deux sortes d'éditeurs : les gros d'un côté, les petits et moyens de l'autre. Cela est indubitable : les 230 plus gros éditeurs français se partagent 80 % du chiffres d'affaires global de l'édition ; les 20 % restants échoient aux 1 200 (ou 3 200, ou 4 000 selon quelles sources on consulte2) autres éditeurs. Les premiers (les "méchants") feraient n'importe quoi n'importe comment et étoufferaient les seconds (les "gentils"), qui ne cherchent qu'à survivre en appliquant les bons vieux principes du respect de l'auteur et de sa démarche artistique parfois complexe.
Dans les pages qui suivent, je vais m'employer à montrer que cette version des faits est une fable, une légende entretenue par des gens qui savent pertinemment de quel côté leur tartine est beurrée ; que la plupart des éditeurs moyens se prennent volontiers pour des gros et singent les méthodes étouffantes, souvent douteuses, parfois criminelles, de leurs maîtres dans l'espoir de devenir comme eux, d'être admis dans leur(s) cercle(s) de pouvoir ; qu'ils le font en toute connaissance de cause, ou bien dans l'ignorance la plus crasse – sans que l'on puisse savoir laquelle de ces deux attitudes est la plus lamentable ; que la plupart des très nombreux petits éditeurs font n'importe quoi n'importe comment en exploitant l'ignorance des auteurs amateurs qu'ils publient ; que, seuls au milieu de cet océan de médiocrité et de duplicité, une poignée d'éditeurs font correctement, honnêtement et respectueusement leur travail, sans que rien ne permette de les reconnaître, sinon l'expérience ; que l'édition fonctionne comme une place boursière virtuelle, fermée au public, où les auteurs sont cotés, échangés, vendus, exploités et jetés la plupart du temps sans leur assentiment, le tout dans l'illégitimité la plus grossièrement "assumée"... puisque presque rien ni personne ne tente de la contrer.

Je ne sais encore si je laisserai les noms intacts, ou si je les remplacerai par des symboles. Le contexte suffira parfois à les identifier, notamment par les professionnels de la profession (qui ne valent pas mieux que ceux que dénonçaient Jean-Luc Godard en une autre époque, avant d'être lui-même couronné comme le "meilleur d'entre eux"). L'activité juridique ayant connu une curieuse flambée dans le milieu éditorial au cours des dix dernières années, il est à craindre que certaines personnes se sentiront lésées (telles les majestés qu'elles se considèrent) et chercheront ainsi à gagner l'argent qu'elles n'arrivent plus à amasser en faisant ces livres qu'elles considèrent comme les "leurs" parce qu'une ministre à cervelle d'oiseau-lyre3 les a récemment (juin 2012) caressées dans le sens de la plume.

Je m'appelle Alfred Boudry, j'ai quarante-cinq ans au moment où j'écris ces lignes. J'écris des histoires depuis l'âge de 14 ans, en publie depuis que j'en ai 31. Seule une poignée de ces histoires ont été publiées et m'ont rapporté des nèfles (un fruit que je n'aime pas) ou la considération quasi muette de quelques fans et d'une pincée de collègues eux-mêmes en train de crever, que ce soit de faim, de mépris, de trouille, ou d'un cocktail des trois. Ma lectrice préférée reste l'inconnue qui est partie les larmes aux yeux quand je lui ai appris que je gagnai 0,70 € sur chaque exemplaire de ce qu'elle considérait comme un chef-d'œuvre et qui n'a été vendu qu'à cinq cents exemplaires par "mon" éditeur, parce que je ne suis le fils que de mes parents, que je n'ai massacré personne, que je ne lèche aucun journaliste et que je n'habite pas en Île-de-France. J'ai écrit ce pamphlet parce que je n'attends plus rien de la littérature autorisée (pour ne pas dire autoritaire) et du merveilleux monde momifié de l'édition.
En théorie, le document que vous allez lire s'adresse donc aux seuls membres du public. Je parle du public au sens large et flou du terme, non du public unique, réputé singulier et d'autant plus facile à cerner, dont parlent certains éditeurs quand ils tentent d'expliquer pourquoi ils lancent tel auteur dépourvu de talent ou pourquoi tel livre pourtant "génial" n'a pas marché. Il est assez curieux que personne (surtout pas de journalistes) ne dénonce jamais un éditeur qui accuse le public d'être imprévisible et capricieux, alors que six mois auparavant, le même avait prétendu haut et fort qu'il savait parfaitement ce qu'"exigeait le public".4 L'explication tient sans doute au fait que les journalistes ne font pas tous leur travail à fond, à moins qu'ils préfèrent ne pas vexer une personne importante qui connaît – voire, qui couche avec – leur rédacteur en chef.
Il est évident qu'il n'existe pas "un" public mais autant de publics qu'il y a de livres ; du moins de livres différents, car bien sûr, il existe des livres qui se ressemblent (puisqu'ils sont parfois faits pour cela) et qui attirent donc les mêmes lecteurs. C'est ainsi que les éditeurs les plus commerciaux (entendez : les plus "performants") peuvent fonder leurs politiques éditoriales sur des chiffres sûrs : ceux des ventes précédentes. On en conclura que ce ne sont pas ceux-là qui font évoluer la littérature. Ni leurs lecteurs.
     C'est donc seulement au public anonyme et idéal que s'adresse le présent ouvrage. Ces mots ne s'adressent pas aux 55 % de lecteurs qui achètent des livres "comme éléments de décoration" (sondage effectué en Grande-Bretagne en 2007 – n'ayons surtout pas la prétention de croire que les Français sont à l'abri de cette tare), pas plus qu'aux 32 % de lecteurs qui achètent un livre parce qu'ils l'ont "vu sur une liste des meilleures ventes" (sondage TNP-Sofres paru dans Livres-Hebdo5), encore moins aux jeunes d'une certaine catégorie qui estiment qu'être vu en train de lire un livre, c'est "la honte". Enfin, il ne s'adresse pas non plus au pourcentage inconnaissable d'êtres humains qui estiment que certains livres sont sacrés et qu'on n'a pas le droit de les critiquer, qu'il s'agisse de livres religieux ou de leur auteur favori.
    Vous l'avez compris, il ne reste plus grand-monde après cette décimation en règle. Si vous êtes arrivé/e à ce point, c'est donc soit que vous vous sentez concerné/e ; soit que vous êtes ce que les psychologues de magazine appellent un lecteur compulsif, qui lit continuellement (parfois sans rien comprendre, comme j'ai pu le vérifier maintes fois en interrogeant des lecteurs) ; soit que vous bossez dans le milieu de l'édition et que vous tenez à vérifier par vous-même si vous êtes cité/e dans les pages qui suivent.
    Il est plausible qu'un professionnel de la profession finira tôt ou tard par lire ce qui est bel et bien un pamphlet (et non une satire, ce que je suis le premier à déplorer, car au moins on pourrait essayer d'en rire plus franchement). Peut-être qu'alors sa dignité sera atteinte, que sa probité sera mise en doute, que sa respectabilité sera bafouée... C'est fort probable. Il est même possible que l'impression générale qui se dégage de ces mots soit imméritée pour certains d'entre eux.
    A l'instar des garagistes, il existe sans doute des éditeurs honnêtes, compétents et respectueux de la loi dans ce pays, capables de tenir tête à ceux de leurs collègues qui ternissent la réputation de ce métier. Pour l'heure, je n'en ai guère rencontré et aucun collègue n'a pu ou su m'en recommander. A moins qu'ils ne les gardent jalousement au secret, mais ce serait avouer que les auteurs peuvent être aussi mesquins que leurs éditeurs, ce qui est particulièrement difficile à croire. Quant à ceux qui s'estimeront blessés ou lésés, espérons qu'au lieu de m'accuser moi de divulguer mes vérités, ils seront bienvenus d'aller taper sur ceux de leurs collègues qui leur confèrent ladite mauvaise réputation. Et s'ils n'en connaissent pas, qu'ils se rassurent : je tiens une très longue liste à leur disposition.
     Sachez donc, vous qui mettez le pied sur cette galère méchamment secouée par les vents de travers et les courants traîtres, que vous allez au cours de ces pages apprendre plusieurs vérités sur les soutes obscures et labyrinthiques du MOMIFIÉ – le Monde original, merveilleux, intelligent, français et inique de l'Édition –, un monde qui, tout en se proclamant terre de démocratie et de liberté, ne vaut guère mieux que la Grande Muette (l'armée) ou la Mafia, et qui mériterait amplement d'être baptisé l'Empire de la Mauvaise Foi. Si vous ne souhaitez pas avoir la nausée, prenez vos remèdes ; ça va tanguer.
     Pour ce qui est de vous faire rouler, vous en avez l'habitude, n'est-ce pas ?

Ceux qui n'ont pas la chance de s'imposer deviennent parfois les pires ennemis de ceux-là mêmes qui les ont publiés sans les porter vers le public. Il est notoire que les grandes maisons ne se mobilisent pas unanimement pour tous les auteurs. Plus les espérances liées à telle publication sont fortes, plus les efforts consentis pour imposer le titre en question sont importants. Dans les faits, une part énorme de la production est publiée en sachant qu'elle ne trouvera jamais place en librairie. Ces allers-retours éditeur-libraire ont pour unique but de faire artificiellement du chiffre et d'enrichir le distributeur devenu le centre de profit des métiers du livre. [...] Un bon auteur est un auteur mort. N'est-il pas exact pourtant qu'une part de la production est publiée sans conviction pour alimenter l'office ? « Pour mettre quelque chose dans le tuyau. »
Olivier BESSARD-BANQUY, in L'industrie des lettres

La semaine prochaine :
De la misère en milieu éditorial, 
ou Lettre ouverte d'un auteur à son public indéfini

Note ajoutée le 15 avril 2015 :
le reste du pamphlet Il était une mauvaise foi a été retiré du blog, afin d'être retravaillé, enrichi et réactualisé. L'ensemble sera re-publié avant la fin de l'année 2015.

Note ajoutée le 19 octobre 2016 :
vous allez rire : en 2015, j'ai été contacté par un éditeur qui voulait prendre le risque de publier Il était une mauvaise foi, en laissant les noms des ordu.. des protagonistes. Eh bien, après avoir tourné autour du pot pendant plus d'un an, il a.. disparu. Oui, comme un éditeur "normal", cette race qui n'a pas les co(q)uilles de répondre aux questions professionnelles que vous lui posez. C'est fou comme je ne m'y attendais pas !
Du coup, je vais reprendre le texte, y ajouter deux ou trois chapitres, une douzaine d'exemples de connardise éditoriale et le republier sous forme de blog ; ça fera marrer les extra-terrestres et les poissons à lunettes.
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1George Monti, entretien avec Olivier Bessard-Banquy, in L'industrie des lettres.
2En 2003, Livres Hebdo recense en France 3500 éditeurs [...] tandis que le répertoire Editeurs et diffuseurs de langue française (Electre, 2003) mentionne 3680 éditeurs francophones. "Le nombre total des éditeurs reste assez difficile à cerner. L'annuaire 2000 du Cercle de la librairie répertorie 4239 éditeurs français, alors que l'Insee en recense 4167. Les différents guides présentent généralement entre 1000 et 1200 éditeurs." (Roger Gaillard, Annuaire de l'Audace).
3L'oiseau-lyre est connu pour ses remarquables facultés d'imitation, y compris des bruits les plus incongrus et les moins naturels (clic d'appareil photo, tronçonneuse, alarme de voiture, discours politique...).
4On trouvera plusieurs exemples de prétentions éditoriales à la section 9/ Le questionnaire de Procuste (mise en ligne le 3 juin prochain).
5A l'été 1939, Mein Kampf figurait encore sur la liste des dix meilleures ventes aux Etats-Unis (et se débrouillait fort bien dans les pays d'Europe) ; dans la mesure où cette nation n'avait pas l'intention d'entrer en guerre à l'époque, on ne peut donc arguer que l'achat massif de ce livre obéissait à l'injonction classique "Connais ton ennemi". Il paraît plus probable que c'était là une conséquence de la popularité des idées répandues par Hitler et relayées par Henri Ford, ce grand industriel américain admirateur de Hitler, conjuguées aux 32 % de moutons de Panurge qui composent donc le public général.

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