samedi 22 février 2014

L'AVENIR DE L'EDITION française, ou Il sera une mauvaise foi

 
Librairie du futur : kleenex, sopalin, Dan Brown, papier hygiénique...
Si vous vous demandez à quoi ressemblera demain l'édition française, je peux vous en faire un portrait hurlant.. de terreur et d'abjection. C'est tout frais, puisque ça s'est produit le 10 février 2014. Une heure après cette rencontre anhistorique, j'avais encore des nausées et, depuis, je traîne un vague relent qui ne se dissipe pas tout à fait. Je vais donc essayer de ne pas avoir le mal de mer, en vous racontant "ça" par le menu.

Suite à une rencontre hasardeuse qui a mené à une autre puis une autre, je suis tombé dans le collimateur d'un individu qui a pour "projet" de devenir éditeur. Dans la mesure où il n'y connaît strictement rien (et qu'il est parallèlement en train de monter un "projet" consistant à "faire payer des artistes" pendant le festival d'Avignon1), il cherche des futurs collaborateurs (c'est-à-dire, des gens qui pourront faire le boulot à sa place) ; bref, il était intéressé par mon "profil" (pour parler comme un D.R.H. ou un personnage de série télé américaine).
Décrivons le personnage, que j'appellerai ici le Dr T.2 Il a la trentaine finissante, de l'énergie à revendre (frôlant la maladie de Parkinson) ; il est toujours en train de parler, physiologiquement incapable d'écouter autrui ou de rester en place plus d'une minute3 ; ne laisse jamais finir les phrases de ses interlocuteurs, estimant qu'il a le droit de leur couper la parole parce qu'il sait "d'avance ce que vous pensez" ; ce qui ne l'empêche pas de prétendre à tout bout de champ qu'il veut connaître votre avis (sauf que, quand vous vérifiez s'il a compris, il se met à parler d'autre chose) ; évoque sans cesse ses commanditaires et clients, dont il ne donne jamais l'identité ni la fonction (ce sont des "gens sérieux ; mais attention, je respecte les artistes, moi" ; ce qui ne l'a pas empêché de vous poser un lapin parce qu'il avait des "financiers à voir, et que ce sont des gens avec qui on ne peut pas plaisanter") ; il a le mot respect en permanence au bord des lèvres, comme s'il se retenait de le vomir par inadvertance ; il est capable de vous dire sans rire "j'ai demandé l'autorisation pour toi ; c'est bon, j'ai le feu vert" sans dire de quoi ni par qui vous devez être autorisé ; il mentionne toutes les dix minutes les "trucs super qu'il a dégotés" mais fait le mystérieux quand on lui demande de quoi il s'agit exactement ; il est presque inculte, allant jusqu'à se prétendre autiste pour justifier d'une dyslexie carabinée qui rend ses e-mails quasi incompréhensibles ; incapable de reconnaître qu'il devrait déléguer ce qu'il ne sait pas faire, pas plus capable de reconnaître quand il se trompe, estimant que vous êtes "dithyrambique4" si vous lui signalez ses très nombreuses fautes (en moyenne deux par mot), et ne parlons même pas de ses lacunes, qui convergent vers l'infini ; et, accessoirement, il ne tient jamais ses promesses. Quant à son cabinet d'expert-conseil en logiciels informatiques, bien qu'il existe depuis quatre ans, il n'a déclaré aucune activité.
Je continue à brosser le portrait ou vous l'avez reconnu ?
Eh bien non, ce n'est pas Sarkozy. Du moins, pas le "vrai". Ce n'est qu'un de ses nombreux, grouillants et gesticulants admirateurs. La énième photocopie du modèle suranné oublié dans la machine en 2012. C'est lui, le représentant en marche de l'élite économique de demain. L'homme pressé de vous pressurer. Celui qui a une "montre à quarks" à la place du cerveau.
Et ce n'est pas non plus l'éditeur français moyen ; car au moins, l'éditeur français moyen a le goût (relatif) de reconnaître que la loi lui préconise de respecter les droits de ses auteurs, même s'il ne le fait pas vraiment ensuite ; l'éditeur français moyen connaît la loi (ou bien il paye des gens qui la connaissent) et se doute qu'une partie de ses auteurs la connaissent aussi ; il sait que s'il commet une bourde grossière, l'auteur fâché pourrait bien le poursuivre en justice, ce qui n'est pas bon pour l'image de marque. Le Dr T., lui, l'image de la marque, il s'en tape, puisque c'est la marque qui le paye ; il n'a pas la moindre intention (je veux dire qu'il le déclare, devant témoins, mot pour mot, sans sourciller ni déglutir) de respecter les droits des auteurs qu'il va publier. Il estime que vouloir faire ça, c'est "penser comme un vieux de 70 ans". Non seulement il le dit devant témoins mais il l'enregistre même dans un dictaphone.
Ah, oui, j'avais oublié de vous dire qu'il enregistre tout ce qu'il fait ; j'avais peur que vous ne me croyiez point. Afin de vous donner une idée de l'existence palpitante que mène le Dr T., apprenez que l'intro' de son enregistrement du jour consistait en ces mots : "Aujourd'hui, 10 février 2014, réunion informelle sur le projet d'édition, avec *** et Alfred Boudry5. Vous allez pouvoir écouter les idées qu'on va mettre en place.. Euh.. Bon, c'est parti."
C'est qui, "vous" ?
Vous en connaissez beaucoup, des gens qui font écouter à autrui les conversations "informelles" qu'ils ont avec des collaborateurs putatifs ? De trois choses, l'une : ou ce type est mythomane, ou il est paranoïaque, ou il est téléguidé. Non ?
Ajoutons à cela que, lorsque je lui ai signalé – par pur souci d'information – que le fait d'enregistrer quelqu'un sans son consentement pouvait constituer une violation des Droits de l'Homme, il a haussé les épaules en précisant bien qu'il s'en foutait, qu'il y avait des "trucs plus importants". Pour qui ?
Précisons en passant que l'objet de la réunion en question était que je lui dresse un portrait de l'édition française et que je lui explique les droits et les devoirs d'un éditeur français vis-à-vis de ses auteurs. Vous apprécierez l'implication du Dr T. dans son futur "métier" quand vous saurez que, durant les cinq minutes trente secondes de l'entretien, je n'ai pas réussi à terminer une seule phrase, puisqu'il les a toutes balayées d'un revers de main, les remplaçant par "Non, mais nous, c'est pas comme ça qu'on va faire !"
C'est qui, ce "nous" ?
Il est fort probable que, par "les idées qu'on va mettre en place", il voulait dire les idées de mes patrons que je vais vous fourrer au fond du crâne en passant par le cul. Les années 1980 et 90 avaient produit quelques curiosités : le notaire surgi du néant voulant devenir éditeur à coups de rachats de vieilles maisons (qui a fini suicidé dans une voiture) ; ou l'ex-patron d'une usine de bonbons qui organisait ses conseils d'administration les nuits de pleine lune... Les années 2010 innovent, en ce sens qu'elles défèquent sur le marché une nouvelle génération de futurs éditeurs ; ceux qui ne savent même pas comment s'écrit un bouquin.

Voici maintenant quelques indices pour tenter de deviner quel marionnettiste tire les ficelles du Dr T. (je vous épargne les divers borborygmes, atermoiements et airs de conspiration dignes d'un film de gangsters français de série-B des années 50) : il appert donc qu'il agit pour le compte d'un grand groupe de distribution qui se trouve être au 2e rang mondial de son domaine. Pas Wal-Mart ; l'autre. Celui dont le nom évoque un Croisement.
Il ressort donc de la logorrhée inane du Dr T. que l'avenir de la librairie en France passe par les supermarchés, qui vont bientôt adopter une formule "innovante et révolutionnaire" (à traduire du jargon publicitaire ; sens réel : "débile et débilitante"), adaptée à la "nouvelle réalité économique" (vous avez remarqué ? l'économie n'est plus "un marché" mais "la réalité" ; sous-entendu, si vous la niez, c'est que vous vivez dans l'illusion, que vous êtes fous). Et la réalité, c'est celle des "espaces culturels" à l'intérieur des supermarchés. Chic ! Vous allez pouvoir acheter les livres du Dr T. en même temps que votre viande industrielle, vos yaourts sans matière et vos packs de chaussettes pré-trouées. Et, bien entendu, le fait que les dernières vraies librairies vont disparaître précisément à cause de cette pseudo innovation culturelle n'a pas à être pris en compte. C'est le "progrès", celui que personne ne peut arrêter, pas même la police de la pensée.
Plus "beau" encore ? Le Dr T. n'hésite pas un instant à déclarer fièrement qu'il a l'intention de vendre "ses livres comme si c'était du dentifrice". Vous noterez qu'il n'a pas le courage (relatif) de dire balais à chiottes ou PQ, mais on est quand même dans la salle de bains.
Vous croyez que c'est tout ? Ajoutons encore deux cerises en plastique sur cette tarte en carton : au moment de partir, la collaboratrice du Dr T. m'explique (sans me regarder dans les yeux) qu'il est "normal de devoir se vendre ; il faut s'adapter à la nouvelle économie". Bien sûr, elle ne prononce pas le mot "prostitution" ; peut-être parce que la prostitution va redevenir un concept respectable, comme le cinéma porno et les bordels.
Deuxième cerise : qu'a l'intention de faire le Dr T. si un auteur arrive dans son bureau avec un livre tout prêt à publier, tout bichonné, tout beau, tout bien travaillé, bref, correspondant à ses désirs d'auteur, qui sont ses droits, qui sont donc à respecter selon les termes de la Loi ? Réponse (beuglée dans le dictaphone, avec postillons multi-directionnels et l'Œil-du-Tigre qui s'apprête à bouffer une souris mécanique : "Il dégage ! Je vais pas m'emmerder avec. Et c'est pas ce que veulent mes clients." Je ne change pas un mot. Traduction en français non commercial : je ne publierai pas des livres que je n'aurai pas transformé en merde facile à digérer, avec dedans les idées qui doivent satisfaire mes clients.
Vous aurez noté que les clients du Dr T. ne sont pas les futurs acheteurs de ses livres mais les gens pour qui il travaille. Quand on prend le monde à l'envers, c'est plus facile de lui faire les poches, pas vrai, puisqu'elles sont déjà retournées ? Attention, je n'ai pas affirmé que le Dr T. était un escroc ; mais si c'était le cas, il aurait le même comportement et s'exprimerait de la même manière, à savoir celle d'une petite frappe de la pègre qui vient de prendre la place de son ex-supérieur, suite à une "défection inattendue".
Quel calibre, la défection ?
Bien sûr, je n'ai aucun moyen de savoir si ce que dit le Dr T. est vrai ou issu de son imaginaire caractériel, mythomane, paranoïaque, sociopathe, imbu de lui-même, démentiel, fruste, grossier, puéril, chafouin, retors, monomaniaque, obsessionnel, bref : odieux. Mais le fait est que, s'il était un escroc, il ne s'exprimerait pas différemment.
C'est donc lui, le nouvel éditeur de demain : la petite crevure hyper-secouée du bulbe rachidien et intégralement dépourvue de vergogne, qui se croit tout permis parce qu'elle se croit vedette dans un film de Martin Scorsese.

Aujourd'hui, quarante ans après la main mise des gras groupes de distribution sur la littérature française et la culture en général, on assiste donc à l'éclosion d'une nouvelle génération de régurgiteurs de produits culturisés : celle des fanatiques de l'économie rentable, pour qui les êtres humains ne sont rien d'autre que des vaches à traire, des esclaves qui paient leurs chaînes et qui sont priés de trouver ça normal ou d'aller crever. Le plus abject étant que la plupart de ces esclaves les soutiennent pleinement et se proclament heureux de le faire, T-shirt et casquette de marque à l'appui, vocabulaire mafieux à la bouche, les $ et les € clignotant au fond des yeux. Pour eux, c'est vous qui, en défendant vos droits et votre liberté de conscience, n'êtes qu'une vieille merde dépassée, un empêcheur de chier en rond, une relique bonne à enfermer6.
George Orwell et quelques autres avaient bien prévu l'anéantissement de la pensée humaine et son retournement contre elle-même ; mais c'est une chose de le lire dans un livre, et c'en est une autre de le vivre dans la réalité, de voir et d'entendre des consciences réputées humaines se déliter sous vos yeux pour prendre tout à coup la voix du fanatisme le plus demeuré, et vous dire que, si vous résistez, vous allez être broyé et que vous l'aurez mérité. Le compromis est désormais non seulement intégré comme moyen "naturel" de survivre, c'est aussi devenu la solution évidente puisque unique. La soumission à l'ordre venu d'en-haut est désormais le seul acte que l'on exige des individus, et on lui prête même la réputation d'être un acte aussi salutaire que volontaire. L'impuissance résignée est devenue la condition sine qua non pour trouver, c'est-à-dire mériter, un emploi, ce nouveau graal de l'imaginaire social. La démence est devenue la norme. Si vous n'êtes pas d'accord, l'asile et la misère seront votre lot.. et il ne sera même pas de consolation.

Je ne doute pas un instant que le Dr T. (dont, soit dit en passant, j'ignore le vrai nom, puisqu'il n'a jamais daigné le décliner7) deviendra rapidement un gros éditeur, à la tête d'une écurie de bons chevaux de trait bien jeunes, élevés aux hormones de croissance cannibales, aux œillères savamment ajustées, à la culture aussi superficielle que l'absence de style. Du haut de son mépris souverain, il régnera sur son cheptel, tel un Vice-Roi sur son peuple soumis par la Terreur, dictant sa Loi divine et foudroyant de sa Vindicte ceux qui osent seulement rêver de dissidence, de droits d'auteur, de dignité, de liberté ; bref, les cons que nous sommes et que nous méritons d'être à ses yeux et à ceux de ses souteneurs courageusement planqués derrière leurs montagnes de fric.
J'irai même plus loin : étant donné que le record de mauvaise foi a été pulvérisé, anéanti et "reversé dans la stratosphère" par cet individu, je prédis que dans dix ans, il (c'est-à-dire ses marionnettistes du groupe Carrefour8) aura racheté France-Loisirs, Hachette et Havas ; et dans vingt ans, Gallimard sera une marque de PQ. Mais attention ! Pas n'importe quel PQ : du PQ prestigieux et littéraire, du PQ à Goncourt, puisque les romans du futur seront directement imprimés dessus.

Gringo! t´auras rien de nous
De ma mémoire de titan,
mémoire de ´tit enfant ;
Ça fait longtemps que je t´attends.
Gringo ! Va-t-en ! Va-t-en !
Allez, Gringo ! Que Dieu te blesse !

Richard DESJARDINS, Les Yankees
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1Comme tout le monde, vous me direz ; oui, mais la différence, c'est que lui, il l'annonce d'emblée. Appelez ça une forme de sincérité désarmante, si ça vous chante.
2Non pas qu'il soit docteur, mais afin de rendre hommage à un personnage du film Les 5000 doigts du Dr T., auquel il ressemble par ses aspects les plus repoussants (encore que celui du film soit bien meilleur chanteur et danseur).
3C'est typiquement le genre d'excités auquel Patrick Dewaere pourrait dire, en le regardant dans les narines : "Putain, toi, tu devrais fermer ta gueule plus souvent ; ça nous ferait des vacances !"
4Et vous voilà obligés de vérifier la définition du mot "dithyrambique" dans le dico !
5Curieusement, il ne mentionne pas la quatrième personne présente. Pour protéger qui ? Ou pour lui signifier qu'elle n'a aucune importance ?
6Quelques jours après cette rencontre hystérique, j'ai croisé matutinalement un représentant de ce nouveau lectorat rampant ; quelqu'un qui estime que la langue doit évoluer en se gavant d'anglicismes débiles, qui ne voit pas où est le problème, qui hausse les épaules et lève les yeux au ciel quand on tente de lui faire comprendre que son cerveau est autant parasité que son estomac. Bref : un parfait petit soldat de la néo-Kultur.
7Quand il téléphone, il commence par "Allô ? C'est... euh... C'est T." Ah, ouais ? Dans ce cas, je suis Marc Dorcel en tongs dans ta cave !
8Lequel est partagé (c'est-à-dire déchiré) entre le groupe Arnault, la Société générale, le Crédit agricole et l'investisseur états-unien Colony Blue, qui fait dans les casinos à Las Vegas.. Quand je vous disais que Scorsese n'était pas loin ! Entre parenthèses, le fait que Carrefour soit constamment en déséquilibre du fait de ses dissensions internes veut dire que tout projet financé par le Dr T. peut capoter faute de crédits à n'importe quel moment. Va t'investir dans ce panier de requins, mon frère !

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