dimanche 12 juin 2016

Traduire n'est pas "craduire"

L'excellente Levana Eckert (twitter: @LevanaEckert) m'a un jour posé quelques questions sur mon activité de traducteur. 






Dans quelle langue avez-vous l’habitude d’écrire ? Le français.

Ecrivez-vous parfois dans d’autres langues ? En anglais, depuis quatre ans. Je comprends le castillan et me débrouille dans cette langue, mais pas assez pour écrire.


Aimez-vous écrire dans d’autres langues ? Oui, mais ce n'est pas encore un plaisir aussi intense que celui que je ressens en écrivant dans ma langue maternelle (je veux dire, en écrivant ce que je désire écrire; parce qu'écrire sur commande est une torture de tous les instants). Un peu parce que je ne maîtrise pas l'anglais aussi bien, surtout parce que je parviens difficilement à échapper aux clichés en vigueur dans cette langue.


Avez-vous remarqué un changement dans votre style d’écriture selon la langue ? Ce que j'écris en anglais est plus étriqué, prévisible, plus proche d'une langue archétypale, donc moins riche et satisfaisant. Mais tout s'apprend avec le temps; et avec une bonne relectrice-correctrice (je veux dire un être humain, pas un logiciel), on fait d'excellents progrès.


Avez-vous déjà traduit vos propres textes ? Oui, notamment ceux de La Bibliothèque nomédienne, un projet collectif qui engageait des auteurs de plusieurs nationalités (UK, USA, Australie et France; il y a même eu une Philippine, qui écrivait en fr., angl. et castillan). Aujourd'hui encore, avec les textes du projet d'atelier collectif Voyageurs éperdus, je traduis au fur et à mesure, dans les deux sens, aussi bien mes textes que ceux des participants qui ne peuvent le faire eux-mêmes.


Quelle impression en gardez-vous ? Se traduire soi-même est une expérience étrange, dont la sensation la plus proche se situe quelque part entre les mots anglais awry et eldritch. Chaque phrase remet en question la valeur de ce que j'ai écrit en français; chaque possibilité que je n'avais pas en français me pousse à rechercher une nouvelle manière de dire les choses, qui serait moins bancale; tout en sachant que cette manière n'existe peut-être pas dans l'une des langues. C'est un exercice difficile, qui rend un peu nauséeux, voire qui fait croire aux fantômes; en fait, le seul moyen de s'en sortir honorablement et sans séquelle, c'est de se laisser aller, de ne pas essayer d'être fidèle à soi-même, d'être conscient de tout ce qui est perdu, de ne pas le regretter, et de le remplacer par des mots différents, non pas plus riches ou plus pauvres, mais différents, aliens; sans toutefois perdre le sens premier. C'est quasi impossible, bien sûr, et cela fait douloureusement prendre conscience que toute traduction entraîne une perte de qualité; le bon traducteur est celui qui compense cette perte par un gain de qualité différente, tout en préservant le sens et la volonté de l'auteur d'origine - même s'il est mort. D'où le rapport à l'étrangeté; même quand on traduit un auteur vivant, on discute avec quelqu'un qui ne peut pas vraiment vous répondre. Il peut vous aiguiller, vous éclairer, vous rabrouer, mais la réponse, c'est à vous de la trouver. (Et pendant que j'y pense, Beckett et Nabokov furent des exceptions).


Le referiez-vous ? Il ne se passe pas de semaine sans que je traduise l'un de mes propres textes, en thème ou en version. J'ai même écrit un roman à quatre mains en anglais, qui est en passe d'être publié et sera entièrement traduit en français. Un jour.


Quel serait votre motivation pour traduire l’un de vos textes ? Il peut y en avoir plusieurs: la nécessité d'être suivi et compris par tous les participants de mes ateliers. L'envie d'être lu par un public anglo-saxon. La possibilité d'une publication internationale (ou une auto-édition sur le Net). Une rémunération décente (les traducteurs français sont parfois fort mal payés; cela peut aller du simple au triple, selon l'honnêteté et les moyens de l'éditeur).


Avez-vous modifié, ré-écrit un de vos textes lors d’une traduction (suppression de phrases, par exemple) ? Oh, oui. J'ai même fait pire/mieux: j'ai travaillé en collaboration étroite avec l'auteur anglais James Flint sur son troisième roman The Book of Ash dans le but d'apporter des modifications enrichissantes dans la version française. L'auteur en a profité pour réinsérer dans la vf des éléments qu'il avait oblitérés parce qu'il n'avait pas réussi à les exprimer correctement; d'autres ont été ajoutés, auxquels il n'avait pas pensé sur le moment. Le plus important a été le titre, que nous avons cherché ensemble. En effet, le mot ash a un double sens qu'il est impossible de rendre en français ("cendre" et "frêne"); or, la personnalité du protagoniste du roman tourne autour de cette ambivalence: le surnom que lui donnait son père sculpteur était Ash, et le roman s'ouvre sur une scène où il reçoit une boîte contenant les cendres de son père, disparu depuis vingt ans. De plus, deux ans avant la sortie de ce livre, une tétralogie de Mary Gentle avait été exploitée en France sous le titre Le Livre de Cendre. Il était donc commercialement périlleux d'utiliser la même traduction pour le roman de James Flint (bien que c'eût été possible puisque les titres ne sont pas déposables1).

En fin de compte, nous avons décidé de changer totalement de registre, en tablant sur le seul domaine qui lie le fils et le père dans le roman, à savoir la physique nucléaire. Il nous fallait un titre porteur d'ambiguïté. Après avoir hésité pour La famille nucléaire, nous avons soudain pensé à Electrons libres. Et le déclic qui nous a permis de savoir avec certitude que c'était le bon titre n'avait rien de mystique. Quelques minutes plus tard, tout en fêtant la trouvaille avec un bon verre de vin, Jim repensa soudain à quelque chose. Il ouvrit fébrilement son livre, lut un paragraphe à haute voix, me demanda d'aller au même endroit sur mon manuscrit, et me dicta une phrase supplémentaire, qui contenait l'expression électrons libres, et que je traduisis aussitôt pour l'intégrer à la version française. Et Jim de conclure: "Now that makes sense.. at least to me!" C'est tout ce qui compte.

Pensez-vous qu’un traducteur autre que vous arriverait à un résultat très différent du vôtre ? L'inverse est improbable. Il existe plusieurs métaphores du phénomène de la traduction; pour moi, la plus parlante est celle d'une interprétation musicale. A partir d'une partition unique, il existe autant d'interprétations différentes que d'interprètes, multiplié par le nombre possible d'instruments, multiplié par les différents genres, tons et modes musicaux existants. Ce qui fait une quantité proche de l'infini.

Cette comparaison signifie que, pour moi, l'un des critères les plus importants pour choisir le mot juste, c'est sa musicalité. Je privilégie toujours la voix de l'auteur d'origine. C'est ma solution à la querelle de l'esprit ou de la lettre; ni l'un ni l'autre ne sont souhaitables, en tant que méthode unique. Quelque part entre l'aridité de la traduction technique et l'insipidité de l'adaptation approximative, je choisis l'instrument le plus proche de la voix de l'auteur, et je l'accorde au plus près. Je tente surtout de respecter son style sans lui imposer le mien. Tout au long d'une traduction, je garde à l'esprit cette image d'un instrument, dont la voix évoque celle de l'auteur. A vrai dire, tant que je n'ai pas trouvé cet instrument, je n'avance pas, je tâtonne.
Enfin, le travail le plus dur du traducteur à l'heure actuelle, c'est de résister aux bidouillages de l'éditeur, qui fera tout son possible pour transformer l'ouvrage de l'auteur original en produit commercial digne de plaire au public de son pays (c'est-à-dire à l'idée qu'il s'en fait, ce qui n'est pas du tout la même chose). Heureusement, en France, le traducteur est aussi un auteur (sous contrat d'édition); il a donc parfaitement le droit d'imposer son point de vue, au nom de l'auteur qu'il traduit et représente légitimement. On voit là que c'est une grande responsabilité, qui dépasse le rôle du simple technicien ou du passeur de sens. Et elle entraîne les mêmes risques que prend l'auteur à chaque fois qu'il négocie quoi que ce soit avec son éditeur: mise au ban, rupture de confiance, accusation délirante, etc.
Mais il y a bien pire, pour ne pas dire insidieux : certains éditeurs se laissent influencer par leur diffuseur (les gens qui font la pub) ou leur distributeur (les gens qui stockent les bouquins et les mettent dans des cartons) qui les poussent à intervenir et modifier le contenu des livres afin de les conformer à ce qu'ils estiment être le "goût du public". Sachez, par exemple, qu'un fameux détective ibérique est, dans ses traductions françaises, beaucoup moins macho que dans sa langue originale; il a même été question de lui "raser la moustache". Ou encore, l'héroïne d'un roman australien, amatrice de langage cru en anglais, s'exprime en français de façon nettement plus châtiée; résultat de la volonté d'un directeur de communication quelconque, qui estimait que le lectorat féminin serait choqué - au lieu d'avoir le courage de reconnaître que c'était lui qui l'était, et l'honnêteté de fermer sa gueule puisque cela ne le regardait pas, en plus d'être une violation des droits de l'auteure.

Enfin, je pourrais parler pendant des heures de la clique des "craducteurs", qui comprend deux sous-genres d'individus: ceux qui ne savent pas traduire, et les auteurs qui écrivent aussi mal que des mauvais traducteurs. Mais ce serait trop long. Je le ferai donc une autre fois. Et une autre fois encore, j'aborderai la différence fondamentale entre traducteurs et interprètes, différence que beaucoup de gens ne font pas, notamment dans l'administration française.

Je conclurai sur une métaphore, pessimiste ou optimiste selon votre façon de voir le verre à moitié plein ou vide: les traducteurs sont comme les artisans. Il y a les fignoleurs, les bidouilleurs, les tâcherons, les jean-foutre, les imitateurs, les subtils, les quelconques, les fidèles, les paumés, les emmerdeurs, les bravets, les mystiques.. Tous ont le pouvoir de gâcher le métier ou de le bonifier. Certains sont des découvreurs, d'autres n'inventeront jamais la poudre à faire fondre le beurre. Parfois, sous le vernis professionnel, se cache une âme d'artiste qui n'ose s'exprimer, étouffée sciemment ou non, par timidité ou pression sociale. Et peu à peu, avec l'avénement de l'assistance électronique, les traducteurs de chair et d'esprit seront voués à disparaître pour être remplacés par des logiciels. Il paraît que ceux-ci s'améliorent.. C'est possible. Il est même possible que la recherche du logiciel-traducteur idéal soit ce qui se rapproche le plus de la recherche d'une Intelligence Artificielle. Pourquoi pas?
Ce que je sais, moi, c'est que, quelle que soit la qualité d'une traduction effectuée par une machine, il lui manquera toujours ce qui manque à une molécule synthétique comparée à une molécule naturelle chimiquement identique: du goût.
Sans doute qu'un jour plus personne ne saura faire la différence. Mais aurons-nous encore besoin de traduction? Il est plus probable que, ce jour-là, tous les humains parleront la même "langue", un ragoût de tous les langages.
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1L'écrivain Jasper Fforde se mord peut-être les doigts d'avoir entamé une trilogie dont le titre est Shades of Grey; c'est une utopie dans un monde de daltoniens, and a bloody good book at that! Mais pas de panique; le torchon éponyme sera oublié bien vite, lui.

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