mardi 11 juillet 2017

Il était une mauvaise foi: chap. 7

7. MANIPULATIONS DE MASSE & TECHNIQUES DE CONTRÔLE

Le best-seller se situe ainsi au croisement de la technique et de la magie, du miracle et de l'industrie lourde.
Frédéric ROUVILLOIS


7.1 LE GAI MORVEUX ou "Comment inculquer l'industrie aux enfants"

Cette partie s'adresse aux enfants ; je veux dire aux enfants que nous sommes tous censés avoir gardés en nous. Nous commencerons donc par une zoulie anecdote :
Je commis un jour l'erreur de donner rendez-vous à une amie dans un salon de thé-librairie anglaise. Je ne regardais pas du tout les infos et n'étais donc pas au courant de l'événement mondial le plus important du jour. A vrai dire, je ne m'en portais pas plus mal, mais c'est parce que j'ignorais que je fusse malade.

Je m'étais mis en terrasse pour travailler, à l'ombre et au calme, décontracté du stylo-plume. Cela ne dura pas longtemps. Alors que j'allais attaquer je ne sais plus quel chapitre de je ne sais plus lequel de mes machins à écrire, je fus assailli par une masse de cris, de gloussements et d'exclamations diverses provenant d'un groupe en train de dévaler la ruelle en pente. Suspendant mon activité cérébrale, le temps nécessaire au passage de la horde, j'en contemplai les membres, n'ayant pas vraiment le choix puisque ladite rue, piétonne, ne fait guère que 2,22 mètres de large.
C'était une vingtaine de jeunes gens des deux sexes, de 18 à 20 ans, aux accents variés mais globalement anglo-saxons, voire américains. Ils parlaient tous en même temps avec une volubilité que je n'avais guère vue depuis un fameux concert de Pink Floyd. Je ne compris pas de quoi ils beuglaient ; la bouillie stridente rappelait les grésillements d'une radio calée sur un émetteur hors-service, sérieusement amplifiés. A ma consternation, au lieu de passer devant la boutique et de disparaître au loin, ils s'y engouffrèrent deux par deux. Quand la porte se rabattit enfin, je crus que j'allais être tranquille ; il fallait juste qu'ils n'en ressortent pas pour envahir la terrasse. Ma séance de travail était foutue, je le sentais. Je décidai d'attendre simplement mon rendez-vous et nous irions voir ailleurs si la paix régnait. Naïf que j'étais !
Deux minutes plus tard, la porte de la librairie se rouvrit, pour laisser passer une paire de jeunes qui avaient fait partie du groupe. Tous deux brandissaient un livre, gros, chatoyant, en braillant des choses incompréhensibles. La vérité – qui est aussi belle que sans merci – me frappa de son marteau d'airain : c'était le jour de la sortie du dernier Happy Rotter1 ! (Ne me demandez pas lequel ; c'est sans espoir ; ça m'intéresse autant que les maillots de foot, les slogans politiques, les revues de mode et les musiques de génériques de séries télévisées mexicaines des années 70.)
Les deux fans s'éloignèrent aussitôt en piaillant. Leurs cris n'étaient pas encore estompés que la porte se rouvrit, libérant une autre paire de fanatiques, chacun dûment muni de son graal en pulpe de bois, glané à la force du portefeuille ou de la carte de crédit. Eux aussi échangeaient des formules réputées magiques à voix haut-perchée.
Une minute plus tard, le manège se répéta, à la différence que le fanacheteur était unique ; se sentant peut-être seul, il hurla, sitôt dans la rue : « Attendez-moi ! » à l'attention de ses deux premiers camarades. Ceux-ci se retournèrent vaguement mais sans ralentir, et il dut se mettre à courir pour les rejoindre. Il gravit la rue sans perdre des yeux la couverture de son "trésor".
Je venais de comprendre le pourquoi du manège : la petite librairie n'ayant qu'une caisse, sa libraire ne pouvait faire passer tout le monde en même temps. Les fans s'attendaient donc l'un l'autre, plus ou moins, mais, pressés par leur impatience "légitime", ils ne résistaient pas à la tentation et partaient dès que possible. J'eus la confirmation de ceci lorsque la paire suivante sortit une minute plus tard (la libraire prenait la cadence, en bonne galérienne du métier). L'un des deux membres de cette paire ouvrit le livre et commença à lire tout en marchant. Alors que j'hésitai à applaudir cet exploit sportif hors du commun (c'était un garçon), sa compagne s'en aperçut et hurla soudain : « Arrête de lire ! Tu as promis de ne pas lire avant moi ! Arrête, je te dis ! » Résigné, le garçon referma l'ouvrage, baissa la tête et prit la main de la jeune femme qui n'était pas encombrée par son exemplaire du livre.
Pardon : du Livre.
Le défilé dura encore une bonne dizaine de minutes et il en fallut trois ou quatre autres avant que leur dialogue strictement unilatéral ne disparût entièrement à l'horizon sonore. Bien que secoué, j'étais heureux ; j'avais touché du doigt le "phénomène HP". Tout tenait dans la réponse à cette question de simple bon sens : "Pourquoi une bande de copains (capables de s'organiser pour venir ensemble dans une librairie) achètent-ils chacun un exemplaire du même livre, au lieu d'en acheter trois ou quatre et de se les prêter ?"
Les réponses possibles défilèrent dans ma caverne intérieure : parce qu'ils croient que c'est une relique ? Parce qu'ils se croiraient ridicules ou dépassés de ne pas avoir chacun le sien ? Parce que tous les exemplaires sont différents et contiennent un message secret adressé à chacun d'eux ? Parce que les exemplaires sont numérotés et qu'une tombola d'ampleur mondiale permet de gagner un prix merveilleux ?..
J'arrêtai là mes extrapolations ; toutes les hypothèses envisagées relevaient de la croyance à la magie, ce qui est bien le propre des fan(atique)s de HP, ce qui montre que les instigateurs du livre savent parfaitement ce qu'ils font. Les réactions extrêmement "passionnées" des fans à qui l'on déclare ne pas aimer HP ou pire, n'en avoir rien à foutre, valent largement celles des éléments sectaires des diverses religions qui se partagent le gâteau spirituel de la planète2. Bloomsbury (maison fondée en 1986 par Nigel Newton, fils d'un viticulteur californien et ancien directeur des ventes chez l'éditeur Macmillan), est avant tout un groupe commercial qui n'a jamais rien fait au hasard. Ses collusions avec des gros groupes de diffusion et de distribution illustrent à la perfection le changement économique opéré dans les années 1980 par les thuriféraires des gouvernements néo-libéraux de Reagan, Thatcher et compagnie. Rien dans leurs agissements n'indique qu'ils se soucient d'art ou d'originalité. La seule chose importante à leurs yeux est que le produit séduise le chaland et que ce dernier soit légion.
Qu'est-ce que Happy Rotter ? Un héros à la peau blanche, mâle, anglo-saxon, faisant semblant de ne pas être protestant, toutefois fervent adepte de la Destinée, pour ne pas dire de la prédestination... Bref, toujours le même héros sempiternel, avatar du Jésus-Christ fantasmé par Augustin (dit "le saint"), un pur produit de l'église luthérienne. Bref : rien de neuf à l'ouest sous le soleil de Satan-Bush-un-coin.
HP est un héros parce qu'il résout des problèmes ? Bon, mais comment les résout-il ? Grâce à son intelligence ? Son savoir ? Son astuce ? Non : les problèmes se résolvent tout seul en sa présence parce que c'est lui que v'là et que quelqu'un, quelque part, qui a plus de pouvoir que n'importe qui, a décidé... qu'il pouvait les résoudre. Et ce quelqu'un, qui évidemment ressemble à Dieu, c'est JK Rowling. Normal qu'elle ait tous les pouvoirs, puisque c'est elle qui écrit, et que l'écrivain est le deus ex machina de son "univers-œuvre". Toujours rien de neuf sous le soleil, qui commence franchement à pâlir. D'ennui, de honte ? Ou des deux ?
Reprenons le "raisonnement" : le héros de la saga est l'homme le plus puissant de son univers inventé parce que l'inventeuse de son univers a décidé que ce serait lui le héros de son univers. Dingue ! Du jamais vu depuis Gilgamesh... Ulysse ? Un petit rigolo. Thésée ? Un pantin cosmique ! Elric le Nécromancien ? Un m'as-tu-vu anémié ! Le Néo de Matrix3 ? Un bouffon néo-con ! Et autres tombereaux de héros tellement éculés qu'on a envie de les euthanasier dès la troisième page (ou image).
On l'a compris : HP est en fait l'énième version du mythe de Prométhée-Mithra-Jésus, destinée aux ados des années 1990-2000, déguisée en résurrection de la littérature fantastique, aussi important pour la destinée humaine que le cent-quatorzième come-back de Johnny Halliday pour l'histoire universelle de la musique. Les phrases sur la nature profonde du Bien et du Mal ne peuvent tromper que des ignares ou à la rigueur, les enfants de George W. Bush. La philosophie de bas étage qui émaille l'œuvre de JK Rowling ne fait honneur à personne, pas plus à ceux qui la croient qu'à ceux qui se contentent de la véhiculer pour en encaisser les bénéfices.4

Quelque temps plus tard, je compris comment les agents (pas dormants, hélas) de Bloomsbury s'y prennent pour instiller dans l'inconscient fort mou des fans de la série ce besoin irrépressible et fondamentalement inepte de posséder chacun son exemplaire du livre ; ce fut en voyant (par erreur et en accéléré) le film Le diable s'habille en P*** 5. Réglons tout de suite son compte à ce navet imbuvable qui fait l'apologie de la réussite sociale only made in America : ce n'est pas un film mais une pub de deux heures pour une marque de fringues qui mérite son poids financier en mépris souverain. Naomi Klein nous a avertis il y a longtemps qu'il faut être particulièrement bouché pour croire qu'une marque commerciale est un blason de chevalerie gagné grâce à des actes héroïques6. Cette croyance n'est, hélas, pas près de s'éteindre et nous n'allons pas nous en soucier ici plus que nécessaire.
Dans cette pub interminable, donc, il y a une scène où l'acariâtre et inepte patronne de l'héroïne exige, du haut de sa morve habituelle (mais criante de vérité ; nul doute que Meryl Streep a étudié et régurgité là quelques-uns de ses anciens réalisateurs / producteurs / patrons) d'avoir le prochain HP avant tout le monde pour le faire lire à ses chers enfants (c'est-à-dire, au public idéal puisque privilégié, car il est bon de suggérer que tout public est privilégié ; cela le valorise et ne coûte rien), à savoir des jumeaux. L'héroïne se démène alors au cours d'une séquence sportive (que son réalisateur croit sans doute digne des grandes comédies des années '40, ce qui prouve qu'il a un œuf poché à la place du cerveau) pour finalement obtenir une épreuve du manuscrit avant qu'il ne soit envoyé à l'impression, allant jusqu'à corrompre (pardon : séduire) un responsable de chez Bloomsbury (attention ! message caché : les gens de chez Bloomsbury sont humains, puisqu'on peut les faire fléchir ; oui, mais bon, sous-corollaire : n'oubliez pas que c'est une fiction7.) Alors que, épuisée, elle livre l'objet "magique" de sa quête "héroïque" à sa commanditaire (qui n'est pas une salope, oh là là non, même si elle sait pertinemment que ce qu'elle a demandé est illégal), on a la merveilleuse chute du sketch : les jumeaux vont par deux, il faut donc un deuxième jeu d'épreuves.
Oh, maille gode, quelle wavissante idiote ! Ha ha ha ! Hi hi hi ! Hu hu hu !
Car, bien sûr, en bons Américains qu'ils sont, les jumeaux ne sauraient se contenter de lire les feuillets l'un après l'autre, en se les passant au fur et à mesure, voire en se les lisant mutuellement, par exemple, à raison d'une page chacun8. Non seulement cela impliquerait que l'un d'eux commence avant l'autre mais en plus cela éviterait du gaspillage. Or, nous autres Européens, oublions souvent que le gaspillage – comme l'a démontré un économiste néo-libéral nobellisé de son vivant – est une preuve de bonheur et de saine économie.
Cette scène aussi lamentable que grotesque (et véritable insulte à l'écologie), constitue à elle seule la preuve que HP n'est pas une œuvre véritable au sens artistique du terme mais un produit commercial minutieusement calibré par un laboratoire éditorial, négocié par des experts en manipulation et en psychologie de masse. L'objectif réel de cette séquence9 est d'implanter dans les consciences spectatrices la nécessité irraisonnée (donc fausse) de posséder son exemplaire à soi de chaque bouquin écrit par JK Rowling. Ce n'est qu'une ode à l'individualisme, et un encouragement à vénérer un objet réputé magique ; bref, un entraînement à devenir un Citoyen Obéissant et Névrosé.
Le simple fait que l'insipide recueil de contes de noël de JKR se soit vendu à plus de trois millions d'exemplaires en est une preuve supplémentaire. Ayant vu de mes yeux une personne adulte et cultivée acheter compulsivement cet ouvrage en avouant qu'elle "le lirait mais ne l'aimerait pas", je peux témoigner de la vacuité de cet objet et de l'inanité du mythe qui l'entoure et le justifie entièrement. Le fait qu'il se soit trouvé en piles à la caisse le ravale de toute façon au rang de ce qu'il est : du chewing-gum mental.
Conclusion : il n'y a pas, il n'y a jamais eu, et il n'y aura jamais de phénomène littéraire HP ; ce n'est qu'un phénomène éditorial et commercial, dont l'ampleur démentielle ne prouve qu'une seule chose : l'emprise du fric sur les consciences humaines, désormais aussi intégrale qu'intégrée, a atteint le stade inopérable.

Rêve de savoir-fer
Si ne serait-ce qu'un tiers des acheteurs de produits HP avaient acheté un livre de SF ou de Fantastique français au cours des quinze années du règne de JKR, aujourd'hui en France une cinquantaine d'écrivains pourraient vivre de leur plume, recevant des droits décents, et ils continueraient à écrire des histoires originales au lieu de bosser à l'usine ou de faire la plonge ou de songer au suicide. Et accessoirement, chaque année, une centaine de livres seraient publiés à la place d'un seul HP. Au lieu de quoi, non seulement deux millions de gens lisent la même chose sous prétexte qu'on leur a intimé l'ordre de croire que c'était bon (et ça l'est forcément puisque c'est un pillage-mélange du Club des Cinq, du Clan des Sept, de Randall Garrett, de Fantômette, de Robert Holdstock, de Jack Vance, de Terry Jones, de Sibylline et la Sorcière, du Dr Poche, de La Patrouille des Castors, de Peter Pan, de… etc.) mais en plus, les éditeurs qui devraient (au sens moral) consacrer leur énergie et leur temps à chercher des livres originaux et des auteurs neufs préfèrent les consacrer à chercher des clones de HP (ou du Seigneur des Anneaux ou de Star Wars ou de Dan Brown ou de Millennium ou de Twilight ou de tout ce qui marche sans qu'on sache réellement pourquoi). Bref, la merde liquide descend bien dans les tuyaux, déborde et s'installe définitivement. La sauce se fige, les nouveaux éléments culturels la confondent avec la normalité et plus rien ne change au royaume du néant. Enfin, le fait qu'un autre opus de Mme JK Rowling s'intitule Une place à prendre n'est pas une invention de ma part, et relève sans doute d'une forme d'ironie supérieure.

Le public adore les auteurs à succès ; il sait qu'il n'a rien à en craindre.
CIORAN

Bien sûr, de temps à autre, une œuvre réellement originale réussit, sans que personne n'ait pu le prévoir, à percer et à conquérir des milliers de lecteurs sans leur forcer la main ni la conscience. C'était le cas, par exemple, de George R.R. Martin avec le cycle du Trône de Fer, jusqu'en 2011, année où le monde l'a soudain "découvert" grâce à la série télévisée produite par HBO (dont le mercantilisme n'a rien à envier à celui de Bloomsbury). Le fait que certains lecteurs soient décontenancés par les livres de Martin, "ne comprenant pas à quel genre ça appartient", est un gage de qualité réelle ; le Trône de fer est le premier feuilleton où l'on peut choisir ses héros en fonction de ses propres goûts. En clair : l'anti-HP.
Et la preuve que les éditeurs franchouilles ne sont rien d'autre que des opportunistes se trouve depuis 2011 sur les tables des librairies : chaque éditeur s'est en effet fendu de sa petite réédition d'un grand roman de G.R.R. Martin, ou d'une nouvelle version, ou d'une traduction remaniée, voire d'un inédit (et hop ! une vieille novella de casée). La danse des rapaces est toujours facile à mener quand les carcasses foisonnent, et que l'on peut clamer haut et fort que G.R.R. Martin est un génie sans prendre le risque de s'entendre dire : « Qui ça ? »
Accessoirement, la preuve que les critiques ne savent pas lire, c'est que tous comparent le Trône de Fer10 au Seigneur des Anneaux ; alors que l'œuvre littéraire dont se rapproche le plus le Trône de Fer, c'est le cycle de Lyonesse de Jack Vance. Seulement voilà : Jack Vance, le grand public, y connaît pas ! Même pas adapté au cinoche, çui-là ! Donc, c'est personne. Donc, puisque je connais pas, y mérite pas qu'on le connaisse. Alors que le Seigneur des Anneaux, bon sang, c'est le dixième livre le plus vendu de l'histoire de la littérature ! T'imagines, coco ?
G.R.R. Martin, lui, ne s'y trompe pas, puisque dans une page autobiographique, il place Jack Vance parmi ses influences majeures, le qualifiant même de "somptueux" écrivain. Je suis on ne peut plus d'accord.
Comme disait San Antonio : « Les Con11 n'aiment que ce qu'ils connaissent ». Ce seul principe suffit aussi à expliquer toute l'industrie actuelle de la littérature à la chaîne destinée aux 41,4 % de bouquins vendus en supermarchés (loin devant les 23,3 % vendus en librairies).
La vérité s'énonce en termes simples qu'il faut répéter : HP n'est pas un phénomène littéraire, c'est un phénomène éditorial et commercial, le plus bassement, tristement, veulement mercantile ; de la réclame boostée aux hormones vaguement narratives, à mettre au même niveau que la littérature à l'eau de rose.
Questions en passant : croyez-vous vraiment que Barbara Cartland a écrit ses sept cent-vingt-quatre (724)12 "romans" toute seule ? Saviez-vous que Danielle Steel (l'un des auteurs les plus vendus au monde) n'est pas seulement une personne ; c'est une entreprise qui emploie vingt-quatre personnes ? Sulitzer en avouait trente-sept à son service ; à votre avis, combien en fallait-il pour "écrire" un HP ? Et aujourd'hui que c'est (espérons-le) fini13, sont-ils au chômage, ou nous préparent-ils le prochain "best-seller" mondialisé ?

Cette harrypotterisation universelle n'est pas seulement un signe, préoccupant, du processus d'uniformisation, elle en est aussi l'un des vecteurs les plus redoutables. [...] Plus le best-seller a de lecteurs, plus il va imposer un certain type de références, de goûts, de valeurs exactement calibrés à l'aune du politiquement et de l'intellectuellement corrects. En définitive, le best-seller constitue le bras armé de la mondialisation : le meilleur outil d'un nivellement universel d'autant plus radical qu'il aura été assumé, voulu et payé par les intéressés eux-mêmes.
E. MARSALA, dans Lire, 2010


7.2 LE BLOCK-BOOKING ou Comment prendre un libraire à la gorge

J'aurais bien aimé faire figurer ici une mini-enquête sur les mille et une manières dont éditeurs, distributeurs et diffuseurs obligent les libraires à se plier à leurs exigences, mais.. aucun libraire n'a voulu entrer dans les détails, encore moins me procurer des preuves. Tant pis ; allons-y sans filet.
L'une de ces méthodes consiste à imposer un nombre minimum d'exemplaires commandés ; plus ce nombre est élevé, plus le libraire sera obligé de le vendre, donc de le promouvoir auprès de ses clients, parfois en employant des méthodes qui frôlent la vente forcée. Pour éviter les procès, on appellera ça de la "mise en valeur".
Une autre méthode est de conditionner la vente d'un titre à celle de plusieurs autres, moins accrocheurs, bien sûr, et surtout moins vendeurs. Le libraire désirant avoir le titre-phare se retrouve obligé d'acheter (et donc, de vendre ou de stocker) des titres qui ne l'intéressaient pas. Il arrive parfois (voire souvent, avec certains diffuseurs) que les cartons reçus soient remplis de titres non sollicités, qui coûtent plus cher à renvoyer qu'à stocker. Cela s'appelle le block-booking ; c'est considéré comme illégal en France, et indélicat dans d'autres pays. Mais pour combien de temps encore ?

7.3 LES ESPRITS BIEN RANGÉS ou "Maman, y a des zombies partout !"

Mais au fait, à quoi servent les genres littéraires ?
- à classer, disent les libraires, qui ont besoin de savoir où sont leurs livres pour pouvoir les retourner au plus vite quand le délai d'office (la date de péremption) est atteint et qu'ils doivent les renvoyer au gentil distributeur avant que ça ne leur coûte trop cher ;
- à savoir à l'avance de quoi parle ce qu'on veut lire, répondent les lecteurs qui n'ont pas confiance en leur propre jugement et qui aiment la littérature sans risques (ou "sans estomac", pour reprendre l'excellente expression de Pierre Jourde) ;
- à lire des histoires qui nous en rappellent d'autres, répondent les lecteurs fragiles, ou craignant l'imagination (appelons-les "pascaliens") ;
- à maintenir les auteurs derrière des barreaux invisibles mais quasi impossibles à franchir, ne vous répondront pas les éditeurs ; au lieu de quoi, ils vous renverront aux libraires et aux lecteurs, vous disant que cela les aide à "s'y retrouver", à ne "pas être perdus", à savoir "où ils en sont" ; bref ils utiliseront tout le vocabulaire de la géographie scout, celui des divers duce, caudillos, conducadores, barons, directeurs et autres petits Führeren de l'histoire de l'entreprise.

L'auditeur inattentif en déduira que les genres semblent s'imposer d'eux-mêmes, comme s'ils allaient de soi, comme si personne n'en était responsable, comme s'ils étaient immuables, paroles d'évangile, loi divine, sacrée, inviolable, éternelle... Bref, la bouillie habituelle déversée par les détenteurs d'une autorité qu'ils présentent comme légitime.
L'enfermement dans un carcan de genre est l'une des formes de contrôle les plus sournoises et les plus efficaces que l'éditeur exerce sur ses auteurs ; pas forcément pour les punir mais simplement pour réguler ses flux financiers, et surtout pour pouvoir prétendre qu'il connaît le goût du public, qu'il sait comment celui-ci pense et réagit.
Or, si vous écoutez parler les éditeurs qui s'expriment, vous remarquerez qu'ils parlent volontiers du goût du public ; comme s'il n'y avait qu'un seul public composé d'un seul modèle de goût, d'autant plus facile à prévoir. « D'ailleurs, moi qui vous parle, je le connais ; c'est même pour ça que je fais ce métier. » CQFD, mon général !
Pour ne citer qu'un exemple : Pierre Nora, en son temps, parlait du « développement d'une culture de masse et [de] l'apparition d'un public culturellement indifférencié. » Mais indifférencié par qui exactement ? Et surtout, dans quel but ? Sinon pour lui vendre plus facilement le même produit de masse...
Les millions de lecteurs contaminés par Harry Potter, Dan Brown et autres Nuisances de gris, prouvent sans l'ombre d'un doute qu'ils sont les cibles d'un virus commercial inéluctable, soigneusement élaboré dans des laboratoires spécialisés qui ont autant de rapport avec une maison d'édition qu'un centre de recherches militaires avec une antenne de la Croix-Rouge. Aucune loi n'en interdira jamais l'existence ni l'application ; ce sont pourtant des drogues culturelles dures, qui fabriquent des zombies, créent des dépendances et – pourquoi s'en priver ? – captent l'argent des pauvres pour le redistribuer à des riches.. tout en se revendiquant de l'esprit de Robin des Bois.
Pour donner un exemple de la "souplesse morale" de l'auteur de HP, voici ce qui arriva pour la sortie américaine de son premier ouvrage « HP and the Philosopher's stone. Malgré un tirage initialement modeste, le succès se dessine petit à petit, au point que l'éditeur américain Scholastic offre rapidement à l'auteur 100.000 $ pour le publier sous un titre plus explicite et mieux adapté à son public, HP and the Sorcerer's stone. » (p. 39, in Frédéric Rouvillois) On en déduira que le mot philosophe n'est pas assez américain. Cent mille dollars pour un seul mot... Cambronne et Jarry, réveillez-vous ! C'est l'heure de passer à la caisse.
Si l'on souhaite se livrer au jeu des estimations, on partira de l'indication suivante : le non-écrivain Paul-Loup Sulitzer a été payé 80.000 € pour que le héros d'un de ses "romans" boive exclusivement d'un certain apéritif. Je propose qu'on appelle ce procédé publicitaire la "bondification" de la culture. A moins que ne ce ne soit tout simplement de la prostitution, bien sûr14.
Accessoirement, selon une rumeur persistante (mais invérifiable, hélas), l'à-valoir du premier HP se montait à 25.000 £, c'est-à-dire plus de dix fois le montant habituel pour un premier roman écrit par un inconnu (en Angleterre, du moins ; en France, cela ferait plus de vingt fois). Si c'est vrai, c'est la preuve que l'éditeur savait que le livre allait faire un tabac ; le meilleur moyen de s'en assurer était donc de le fabriquer.

Nous avons vu que le métier d'éditeur n'existe pas institutionnellement ; c'est une simple occupation que ses plus gros adeptes ont fait monter en graine au fil du XIXe, lui conférant le même genre de respectabilité qu'avait jadis son équivalent étymologique : l'editor de jeux du cirque. Et nous avons vu que le métier d'écrivain n'existe pas, en tout cas, pas plus ; en d'autres termes, les deux existent sans l'aval d'une autorité autre que le pouvoir judiciaire.
Les critiques "professionnels" lui servent d'autorités officieuses, de garants, pour ne pas dire d'huissiers d'injustice. Je ne poserai pas ici la question de savoir à quoi servent les critiques ; sous couvert d'informer le public, ce sont souvent des gens qui ont trouvé un moyen facile de gagner leur vie en faisant crever les artistes, distribuant leurs bons points comme des instituteurs vertueux et inconséquents, mais surtout en évitant soigneusement de tirer sur les vrais responsables du merdier : les éditeurs.
La seule différence fondamentale entre le métier d'écrivain et celui d'éditeur, c'est que l'écrivain le choisit pour avoir une chance de faire quelque chose de différent à chaque fois qu'il travaille sur un nouvel ouvrage, afin de ne pas tomber dans la routine ; alors que l'éditeur, dès qu'il a trouvé une formule qui "marche", s'empresse de la remettre en application, à grands renforts de menaces, de clauses étouffantes et de tout l'arsenal semi-légal qu'il juge nécessaire, avec la complicité lénifiante du grand jeu de Lois. On en déduira accessoirement que certains auteurs (ceux qui se plient à ces règles) ont des mentalités d'épiciers, puisqu'ils se contentent d'appliquer des recettes, et de les encaisser.
A vrai dire, ils deviennent souvent éditeurs15.

Quand on ne s'adresse pas à la foule, il est juste que la foule ne vous paie pas. C'est de l'économie politique. Or je maintiens qu'une œuvre d'art digne de ce nom et faite avec conscience est inappréciable, n'a pas de valeur commerciale, ne peut pas se payer. Conclusion : si l'artiste n'a pas de rentes, il doit crever de faim ! On trouve que l'écrivain, parce qu'il ne reçoit plus de pension des grands, est bien plus libre, plus noble. Toute sa noblesse sociale maintenant consiste à être l'égal d'un épicier. Quel progrès !
Gustave FLAUBERT, Lettre à George Sand, 18 décembre 1872
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1 La raison de cette contre-pèterie est la suivante : en camouflant ainsi le nom de ce produit d'entretien spirituel courant, je tente de me protéger autant de ses avocats que de ses fans. Étant donné la situation, il est impossible de savoir lesquels sont les pires, et je ne souhaite pas le savoir. Le fait que "happy rotter" signifie en anglais gai morveux n'est qu'une curieuse coïncidence. Et le fait que Henry Potter soit le nom d'un personnage inventé par les Monty Python (Mr & Mrs Henry Potter forment le couple d'Anglais qui aident à déjouer le complot des fromages blancs extra-terrestres venus remporter le tournoi de Wimbledon) ne signifie pas forcément que Mme JK Rowling a appliqué la règle de marketing qui dit qu'un « nom déjà connu – même subconsciemment – et contenant la lettre R » est plus facile à commercialiser. Mais le doute m'habite vachement.
2 Avec une mention spéciale aux fanatiques les plus sectaires de tous : ceux de Walt Disney. Vous en doutez ? Lors de votre prochaine soirée bobo, lancez "Walt Disney était un gros facho !" au milieu des convives. Vous aurez de la chance si vous en sortez vivant.
3 « Matrix n'étant que Matrix, Néo n'est pas un héros mais l'élu, et il n'a donc aucun mérite à arrêter les balles de mitrailleuse une à une, à voltiger dans l'air, à tenir tête à une machine, etc. L'instant d'hésitation magnifique [...] se dissout en une schématique variation sur la figure du messie qui l'exclut de notre condition et de notre intérêt. » (Belinda Cannone, in Le sentiment d'imposture)
4 Nul ne saura jamais combien de rebelles potentiels JK Rowling a étouffés dans l'œuf grâce à son "héros" ultra-conformiste. Sans doute la quasi-totalité de la génération 1990-2000.
5 Omission nécessaire afin de ne pas faire de pub à cette marque qui n'en mérite pas, et aussi pour rendre hommage à un mot du vocabulaire français existentiel.
6 Dans No Logo, mais aussi dans Fences & Windows, jamais traduit en français. Pendant que j'y suis : pourquoi avoir traduit The Schock Doctrine (qui signifie évidemment La doctrine du choc) par La stratégie du choc ? Pour escamoter l'aspect idéologique de la théorie qu'elle dénonce ? Pour obéir à un impératif catégorique martial ? Par peur des représailles ? Une fois de plus, l'inanité de l'éditeur nuit au travail de l'auteur, qui s'en fout du moment que ça se vend bien, à moins qu'elle n'ait pas eu son mot à dire, bien sûr.
7 « Ah ! Quelle merveilleuse complicité ainsi établie avec les spectateurs avertis. Bien joué, Coco ! Tu enverras un mémo de ma part aux responsables du service de comm' pour les féliciter. » Signé : Nigel. (Ce mémo est fictif ; hélas. Signé : Alfred).
8 A ce sujet, je renvoie les lecteurs à l'anecdote aussi truculente qu'abominable que raconte Didier Daeninckx tout à la fin de son livre La mémoire longue. Je n'en dis pas plus ; ça vaut le détour.
9 Dont les coûts en matière de droits ont dû être faramineux, à moins que les parties en présence n'aient décidé que cette publicité mutuelle leur était bénéfique à tous et constituait un paiement en soi ; mais ceci n'est pas un raisonnement américain.
10 Dont le titre original, A song of Ice and Fire, aurait dû se traduire par Geste de la glace et du feu. Mais nul doute que l'éditeur Pygmalion (en plus d'avoir réduit à peau de chagrin les annexes qui permettraient aux lecteurs de naviguer aisément dans les méandres du récit, et d'avoir opéré un découpage semi-délirant des volumes originaux, histoire que le lecteur se paume encore plus) a préféré faire simple, c'est-à-dire simpliste. Heureusement, la traduction de Jean Sola était excellente. Malheureusement, elle s'est arrêtée pour être entreprise désormais par Patrick Marcel, un traducteur beaucoup plus.. prévisible, disons. (voir aussi leur déplorable Dictionnaire des Explorateurs et Voyageurs européens).
11 Pas de "s" ici ; il s'agit en effet d'un nom de famille. San Antonio ne voulait tout de même pas se mettre à dos tous les cons de la planète.
12 Je précise que ce chiffre est réel, non une exagération de ma part.
13Eh non ! Maintenant, HP fait du théatre. Prenons les paris pour la prochaine incarnation : un recueil de poèmes ? Des recettes de cuisine ? Un grimoire de magie ? Un manuel d'économie politique ? Un guide du savoir-vivre en bon consommateur ?
14 Pardon aux prostituées qui, elles, n'ont pas le choix.
15 Maintenant que j'y pense, les seuls écrivains que je connaisse qui gagnent décemment leur vie ont un boulot salarié... dans l'édition. Et ils aident leurs amis.. du moins, certains.

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