lundi 29 mai 2017

Chapitre 3: Traduire ou comprendre

3. TRADUIRE OU COMPRENDRE

Écrire tordu pour épargner des mollusques ? Merci bien. Ce qu'il ne faut pas dire, c'est peut-être justement ce qu'il faut écrire.
Léa BELMONT (in Nuit gravement au salut, Henri-Frédéric Blanc)

Je nous épargnerai mes vingt-cinq ans d'expérience dans le domaine peu gratifiant de la traduction technique non assermentée pour passer directement à celui de la traduction littéraire. Ces derniers temps, j'ai surtout pris conscience que le grand public ignore la plupart du temps en quoi consiste réellement le travail quotidien des milliers de traducteurs en langue française qui constituent l'armée, désorganisée et indisciplinée certes, mais indispensable à la diffusion des cultures Autres chez nous.
C'est pourquoi j'ai décidé de lever un pan du voile ; un vaste pan, à vrai dire. Nul doute que cela me vaudra une crucifixion en règle. Entre nous (je m'adresse au public), cela ne changera rien à ma situation actuelle ; autant entériner la décision générale et accomplir les actes pour lesquels ledit milieu m'a déjà condamné.


3.1 QUELQUES BOURDES HISTORIQUES ou Comment glisser la merde sous le tapis ?

Que le traducteur soit un traître potentiel est une tarte à la crème éculée ; mais pourquoi est-il si commun de trahir quand on traduit ? Sous sa forme moderne, l'accusation ne peut remonter avant le XVIe siècle, époque à laquelle la notion de traduire a changé de terme : cela se disait en français translater, c'est-à-dire transporter le sens d'une langue à une autre. Or, tandis que les Anglais ont conservé l'idée de transport latéral avec to translate, nous avons opté pour traduire, du latin traducere = "faire passer". Le mot a la même racine que conduire, induire, réduire, déduire et... séduire (dont le sens premier était "pousser à la faute, tromper, berner"). Le métier de traducteur est donc affaire de plomberie et de tuyaux, de filtres et de divination, bref d'artisanat et d'artifice.
L'un des pouvoirs les plus spécifiques de la traduction est qu'elle permet de modifier le sens d'un texte, de lui prêter des intentions qu'il n'avait pas forcément à l'origine et que l'on ne peut vérifier parce que l'auteur est mort ou inaccessible, ou de les transformer si subtilement que les lecteurs de la langue d'arrivée ne s'en rendront pas compte, à moins de faire une lecture comparée et éclairée avec l'original. On peut même escamoter sans vergogne ; c'est le royaume de l'illusion.
On saisit là un des premiers (et des plus efficaces) moyens de défense du monde de la traduction éditoriale ; en effet, à part un professionnel, qui irait s'amuser (c'est-à-dire, perdre son temps et son argent) à comparer un texte original à sa traduction puisque, lorsqu'on connaît la langue-source, il est évidemment préférable de lire le texte dans sa langue ? Ce détail technique inhérent garantit à lui seul que la critique de traductions demeure un domaine de chasse réservé à ceux qui la pratiquent "professionnellement". Il est ainsi très facile de décréter qu'une personne est incompétente : il suffit de la désigner comme non-traductrice. Pourtant, des points de vue légal et commercial, rien ne permet de distinguer un "bon" traducteur d'un "mauvais". En traduction littéraire, l'autre (celui qui n'a pas signé le contrat) est toujours un amateur, au sens péjoratif du terme.

Il est probable que les premiers textes prophétiques de l'histoire humaine ont été générés ainsi, involontairement d'abord, puis de plus en plus consciemment : c'étaient des textes étrangers qui, par suite de traductions abusives, erronées ou tronquées, ont pris un caractère mystérieux qu'ils n'avaient sans doute pas originellement, jusqu'au moment où on a pu leur prêter des intentions totalement étrangères à leur source, et ce en toute "légitimité". Il n'y a pas d'autorité supérieure en matière de traduction ; on peut toujours trouver plus compétent que soi, et il n'existe pas d'Académie dans ce domaine (tant mieux !).
Le Nouveau Testament en est l'exemple le plus frappant, celui aux conséquences les plus graves historiquement, et sur lequel je ne m'étendrai guère1. On le sait depuis les travaux de Lorenzo Valla au XVe siècle, le terme hébreu 'almah (qui se trouve dans un vers d'Isaïe, 7, 14) que les anonymes traducteurs de la Septante ont choisi d'appliquer à la mère de Jésus, signifie "jeune fille" mais il a été traduit en grec par parthenos, "vierge", ou encore (selon un enseignement juif datant du Ier siècle) "femme qui n'a jamais eu ses règles", donc une fille pré-pubère (il y a même un cas où il est appliqué à une femme violée). Cet abus de langage a pourtant servi à fonder le culte catholique de la "vierge" Marie, un dogme pour lequel des millions d'êtres humains se sont entretués ou ont été opprimés-torturés-exécutés au fil des siècles.

Il existe (heureusement) d'autres erreurs de traduction qui ont fait couler moins de sang. L'une d'elles, particulièrement tarabiscotée, se trouve dans le Dracula de Bram Stoker : lorsque Jonathan Harker arrive en Transylvanie, une phrase, "Les morts vont vite", plonge le jeune avoué dans la perplexité, présageant évidemment des horreurs qui l'attendent. Ayant lu ce roman d'abord en français, je m'étais toujours demandé ce que ces mots voulaient dire. Le contexte de la scène sous-entend que leur sens est mystérieux, aussi l'absence d'explication paraît couler de source, mais cela me laissait sur ma faim. Je ne voyais décidément pas le rapport entre les vampires et le fait que les morts puissent se déplacer rapidement. Il y avait là quelque chose de manqué.
D'après l'article Wikipedia sur Dracula, la phrase serait en fait extraite d'un poème de Gottfried August Bürger, Lenore, dont la version originale allemande dit : « Denn die Toten reiten schnell », ce qui se traduit par Car les Morts vont vite. Or, le texte de Stoker ne précise pas dans quelle langue parlent les deux passagers de la diligence. Pour que Harker les comprennent, il faut que ce soit dans une langue qu'il maîtrise. Le latin ? Tout cela était confus et nuisait à la vraisemblance.
En lisant, des années plus tard, le livre en anglais, j'ai découvert que le problème était encore plus inextricable. La phrase originale est "For the Dead travel fast" et elle est écrite sur la couverture d'un livre. Elle n'est donc pas prononcée, et on ne sait toujours pas dans quelle langue elle est écrite ; il est probable que Harker parle un peu l'allemand, nettement moins qu'il connaisse le roumain ; la scène se déroule dans un chapitre qui avait été supprimé lors de l'édition originale mais qui fut publié plus tard, à part, sous le titre "The night guest / Un invité nocturne". En retournant ce mystère dans tous les sens, j'ai fini par trouver une amélioration possible ; mais elle ne fonctionne que si l'on traduit la phrase allemande par "For the Dead are quick". Je m'explique :
Quick est à prendre ici dans son sens archaïque de "vif", par opposition à "mort", comme dans les expressions "mort ou vif ; les morts et les vifs", auxquels elle fait référence. L'équivalent anglais (qui se trouve dans la bible de James) étant "the Dead and the Quick" pour désigner tous les êtres humains passés et présents. Une manière idoine de traduire « The Dead are Quick » serait donc Les morts sont vifs, puisque nous avons la chance d'avoir en français le mot "vif" qui contient les deux sens (vivant et rapide) que contient aussi le mot anglais quick.
Il semblerait donc que Bram Stoker ait pris l'initiative de (mal) traduire lui-même le vers de Bürger, aboutissant à une perte de sens. Il eût été plus judicieux de traduire schnell par "quick" et non par "fast", et ensuite "quick" par vif et non par rapide, qui occulte un sens supplémentaire important du terme. Quoi qu'il en soit, c'est peut-être pour cette raison que l'auteur avait choisi de supprimer ce chapitre dans la première édition de son livre.

J'évoquerai aussi la "marelle", ce rituel psycho-magique qui est au centre du cycle d'Ambre de Roger Zelazny. Le terme original est pattern, un mot si riche de sens ("motif, dessin, forme, configuration, système, empreinte, gabarit, patron, modèle, échantillon...") qu'il est souvent difficile de choisir le bon, c'est-à-dire celui qui correspond le mieux au contexte ; de fait, on en est souvent réduit à opter pour le moins pire. Or, la difficulté à laquelle a été confronté le traducteur du premier volume de la série2, c'est qu'il ignorait jusqu'où la série allait le mener (sans doute que Roger Zelazny l'ignorait aussi, lui qui écrivait souvent au fil de son inspiration à partir d'une simple idée-guide) ; il ignorait surtout que le terme allait bientôt embrasser plusieurs contextes très divers. Le traducteur a donc pris le parti osé et intéressant d'utiliser un terme inhabituel, sortant du domaine des sens possibles du mot pattern. Jugeant sur le matériau dont il disposait, il opta pour "marelle", appuyant donc le côté ludique et pictural du concept (et peut-être en songeant au roman éponyme de Julio Cortázar, sorti cinq ans auparavant). Mais lorsque, quelques volumes plus tard, les activités liées au pattern prirent des proportions importantes et surtout, des connotations psychologiques et politiques, il était trop tard pour changer de traduction.
On a là un exemple non pas d'erreur mais d'impasse technique, qui illustre le fait que le traducteur est quelqu'un qui doit trancher, c'est-à-dire sacrifier des lectures possibles pour rendre la lecture possible. En l'occurrence, le mot "modèle" aurait mieux convenu sur un plan strictement technique, mais son absence de poésie et les ambiguïtés qu'il entraîne (différentes des ambiguïtés du terme anglais) auraient nui au plaisir et au sens de la lecture. Le traducteur a donc choisi en assumant parfaitement les risques de sa décision.

Dans What a carve up !, le chef-d'œuvre de Jonathan Coe (traduit par Testament à l'anglaise), se trouve une hilarante histoire de confusion fondée sur une faute de typographie entre les mots brio (même sens qu'en français, puisque c'est un mot italien) et biro (qui signifie stylo-bille). Le traducteur français a effectué une variation sur le terme « brillant » ; certes, pourquoi pas ? C'est infiniment moins fort que brio et biro. Mais la question que je me suis posé, c'est : pourquoi n'avoir pas traduit par "style" et "stylo", qui évitaient aussi de remanier la phrase finale de l'anecdote ? C'était beaucoup plus simple, et d'autant plus efficace. La réponse a peut-être quelque chose à voir avec le choix du titre français, beaucoup moins évocateur que l'original. Il existe pourtant un mot qui exprime le sens de to carve up ; c'est "démembrer", ou à la rigueur "démanteler". Jugé pas assez accrocheur ? A moins que l'éditeur français n'ait estimé que la France était à l'abri du démembrement néo-libéral qui a détruit les institutions publiques britanniques au cours de l'ère thatchérienne. Au vu de ce qu'il reste de nos institutions aujourd'hui, on a une meilleure idée de la justesse de son jugement historique.

Ces quelques exemples (il y en a bien d'autres mais je vous les laisse découvrir par vous-mêmes) ont eu des conséquences notables et sont entrés, pour ainsi dire, dans l'histoire de la traduction, voire dans l'histoire des hommes. Celui de la "vierge" a engendré des massacres et des torrents de polémiques casuistiques qui prouvent non seulement que les hommes ne savent pas quoi faire de leur temps mais que les convictions les plus profondément ancrées dans l'esprit reposent sur des notions imaginaires.
Celui de Dracula ne fait que brouiller un petit effet de langage, qu'il faudrait peut-être restaurer ; heureusement, le reste du livre remet les pendules à l'heure et le succès phénoménal de cette légende prouve qu'elle n'a pas souffert de ce demi-défaut.
Ils sont pour ainsi dire entrés dans l'histoire et en font partie intégrante. On n'y peut rien changer, et les corriger dans de nouvelles éditions serait peut-être incompréhensible, du moins inapproprié, ou nécessiterait des explications, qui alourdissent toujours le texte et n'intéressent que les érudits.
Hélas, les exemples de fautes véritables (je veux dire, de fautes professionnelles) dues à l'incompétence ne manquent pas, et ceux-là sont plus embarrassants, dans la mesure où la fabrication d'un livre passe entre plusieurs mains, ce qui justifierait que les pires erreurs y sont décelées et réparées avant qu'il ne soit trop tard. Le fait qu'elles réussissent néanmoins à passer au travers des multiples corrections, relectures, ajustements, rédactions, etc., prouve que quelque chose cloche souvent3, et que des siècles de technique et de pratique n'y ont rien changé.
Après en avoir discuté avec plusieurs collègues traducteurs et quelques correcteurs, je suis en mesure d'affirmer que la plupart (pour ne pas dire la quasi-totalité) des décisions stupides, ineptes ou erronées prises en littérature sont le fait des éditeurs eux-mêmes, très rarement de leurs subalternes et pratiquement jamais des auteurs. La chose est malheureusement difficile à prouver puisque ce genre de décisions ne laisse en général pas de traces, à l'instar des décisions prises par les caïds mafieux et autres personnes en délicatesse permanente avec la Loi mais dont celle-ci tolère l'existence.


3.2 LES P'TITES MANIES DES ÉDITEURS ou "Ça, j'en veux pas dans mes bouquins"

Le public n'a pas la moindre idée du nombre parfois proprement inconnaissable de gens qui interviennent sur un livre : relecteurs, rédacteurs, éditeurs, correcteurs, maquettistes, compositeurs, rewriters, traducteurs, typographes, amis, conseillers, mari de l'éditrice ou femme de l'éditeur (sic)... Tous n'ont pas pour attribution de modifier le texte, mais tous peuvent le faire, et certains ne s'en privent pas, estimant sans doute que c'est là un moyen légitime (re-sic) de laisser leur empreinte. Les pires sont ceux qui ne signalent pas les modifications qu'ils apportent, s'estimant justifiés par leur fonction sociale, à l'insu de l'auteur.
La vraie question n'est pas de savoir si une correction est juste, mais si l'auteur est d'accord. Hélas, dans bien des cas, ces gens se trompent, et convaincu ne veut pas dire légitime, encore moins légal.4
Parmi les petites manies étranges que les éditeurs imposent régulièrement à leurs auteurs, on trouve : l'Holocauste des points-virgules, la déportation des virgules, la haine des répétitions associée à l'idolâtrie des synonymes fumeux, les changements de registre dans le vocabulaire, le changement du titre de l'ouvrage (généralement pour un plus "populiste" et/ou "vendeur"), la suppression des cahiers de photographies, le remplacement des photos couleurs par des noir & blanc, la suppression des index (ou, mais plus rarement, l'introduction d'un index là où il n'a rien à faire), la réduction massive voire la suppression des annexes5, la suppression des adverbes, la réduction des chapelets d'adjectifs à un seul, l'imposition d'une prière d'insérer rédigée par quelqu'un qui n'a pas lu l'ouvrage ou contenant une révélation de l'intrigue, l'imposition (ou le choix forcé) de la couverture, une bibliographie obsolète, l'omission de certains détails importants6.. [more?]

Puisque nous en sommes à parler d'éditeurs qui ne respectent pas les auteurs, voici en quelques mots ce qui m'est arrivé lorsque, en 2006, j'ai traduit le quatrième roman de l'Australienne Nikki Gemmell, La Mariée mise à nu. Son édition originale était parue en Angleterre en 2003 (chez Fourth Estate) sous anonyme, selon le vœu de l'auteur. Le temps que Marion Mazauric se décide enfin à faire traduire ce petit chef-d'œuvre de littérature "féminine" (im)pertinente, plus de trois ans avaient passé et des journalistes britanniques avaient débusqué l'auteur, qui avait préféré révéler son identité pour simplifier les choses et les assumer. L'ayant rencontrée en 2007 à Montpellier, précisément à l'époque où j'entamais le chantier de traduction, j'ai pu discuter avec elle de quelques aspects de son travail. J'ai découvert ainsi une écrivain très sourcilleuse, parfaitement consciente du poids de chaque mot, et je n'ai eu de cesse ensuite de transmettre à ma traduction ce même travail d'orfèvre. Toutefois, dans le but d'harmoniser ma traduction avec celles de ses trois romans précédents (chez un autre éditeur), j'ai voulu vérifier ce qui avait été fait par mes prédécesseurs. Mal m'en a pris !
Dans Lovesong (paru en français chez Belfond sous le titre... Love song), la phrase suivante « Les Tuniques rouges s'en seraient donné à cœur joie » m'a fait tiquer. Les seules Tuniques rouges auxquelles on peut penser dans un contexte contemporain sont les cavaliers de la police montée canadienne, qui n'avaient pas grand-chose à faire dans ce récit 100 % australien. L'explication de ce mystère était simple : dans la VO, il s'agit des Red Tops, qui est le surnom que donnent les Anglophones aux journaux à sensation, dont le titre est généralement écrit sur un chapiteau à fond rouge. Il aurait donc fallu traduire par "tabloïdes" ou éventuellement "journaux à scandale". Non seulement la traductrice avait commis là une bourde incroyable, mais le contexte incompréhensible de sa phrase aurait dû lui permettre de se rendre compte que quelque chose clochait. Or, dans ce cas, il existe un principe en vigueur dans la traduction, qui dit « Quand on ne sait pas, au lieu de montrer qu'on ne sait pas et de transmettre une connerie potentielle, on se tait et on cache la merde sous le tapis. » Certes, ce n'est pas un principe très glorieux, mais certains traducteurs estiment qu'il vaut mieux opérer un raccord indétectable (et avoir vérifié que cette absence ne crée par une carence) plutôt que de mettre une explication dans une note en bas de page. Dans le cas d'un jeu de mots intraduisible, c'est même souvent préférable.
Hélas, après quelques exemples du même acabit, ma consternation atteignit son comble (je n'en étais qu'à la page 11) avec l'erreur suivante : le terme quim avait été traduit par "invertie" ! Or, non seulement quim désigne le sexe féminin sur un registre très vulgaire ("cramouille", par exemple), mais ce mot ne peut en aucun cas signifier "invertie", même si l'on admet un changement de registre, de toute façon inacceptable dans une traduction honnête. Une bourde aussi monumentale signifiait que non seulement la traduction n'était pas valide mais que l'éditeur n'avait pas fait vérifier le travail de la traductrice (sans doute pour économiser trois centimes et dix minutes de son précieux temps).
Hypothèse pire encore : Belfond avait peut-être trahi les livres de Nikki Gemmell, non pas innocemment comme cela pourrait se faire par inadvertance ou incompétence, mais sciemment, dans le but de choquer le moins possible, d'élargir le public potentiel des livres, de vendre un max. Le style habituel de Nikki Gemmell, cru et sensuel à la fois (que je comparerais à un bon steak tartare), n'était plus, dans ces traductions, qu'une salade de saison, sans épices, au goût prévisible et convenu ; une farce végétarienne là où l'original saigne et dégouline gaiement du menton.
Lorsque je tentai d'en parler à Nikki Gemmell (ne sachant si c'était une bonne idée, mais poussé comme toujours par cette notion vaguement philosophique que toute vérité est bonne à dire), elle devina rapidement où je voulais en venir et m'arrêta, me disant qu'elle préférait ne rien savoir. J'aperçus alors brièvement dans son regard cette crainte abjecte, étouffée mais permanente, que les décideurs du monde entretiennent chez les âmes sensibles, à grands renforts de menaces voilées, de sous-entendus chafouins, de silences épais, de demi-teintes, de tons morveux, de mesquineries crasses et de je-m'en-foutisme protopubère.
Respectant la volonté de cette auteure délicate, je décidai séance tenante de faire une traduction scrupuleuse de son livre. C'est sans doute ce qui explique que l'individu Mazauric n'a pas cru bon de me confier le suivant, sorti en 2011 sous le titre Plaisir, un florilège du cœur. J'avais pourtant indiqué à Nikki qu'en tant qu'auteur, elle a parfaitement le droit de se choisir un traducteur attitré et de l'imposer à l'éditeur, lequel n'a rien d'autre à faire, sur le plan légal, que d'obéir. Une fois encore, la Terreur avait rempli son office et le féodalisme avait prévalu7.
Et c'est ainsi, cher public, que rien ne change au Pays des Gros Éditeurs qui (vous) Enflent Gaillardement dans votre ignorance bénie et savamment entretenue, vous poussant à acheter toujours les mêmes choses et à vous plaindre (ou pas) que rien ne change.

Tous interviennent, et c'est cette manie de se mêler du texte d'un autre que je conteste.
Alberto MANGUEL, in Dans la forêt du miroir (traduction de Christine Le Bœuf)8.

3.3 QU'EST-CE QU'UNE TRADUCTION ? ou "Lô pô compris mais c'est pô grève"

Je me souviens de la première fois où j'ai pris conscience de ce qu'était une traduction. J'avais onze ans et j'étais consigné au lit pour cause de fracture au pied. Outre un stock considérable de BD9, on avait ajouté à la pile une poignée de livres de poche. A l'époque, je ne lisais guère que de la science-fiction et des histoires fantastiques ; quelqu'un décida qu'il était temps pour moi de découvrir l'univers du polar. J'avais donc à ma disposition une douzaine d'Exbrayat, autant d'Agatha Christie, et un James Hadley Chase : Eva. J'expédiai les Exbrayat et les Christie avec plaisir puis j'attaquai Eva.
Au bout de vingt pages, je compris que je ne comprenais rien à ce qui se passait. Non que les mots m'échappassent (c'était du français) mais leur juxtaposition n'avait aucun sens. Je ne parvenais pas à visualiser les situations ; les personnages se promenaient dans des limbes poisseuses et clignotantes, et relire dix fois ne m'aidait pas à mieux comprendre. C'était désespérant ; je voulais y arriver mais je sentais qu'il me manquait un outil primordial.
Voici un exemple de ce que cela donnait à lire :

Je décidai d'appeler chez lui, disait le narrateur.
"Allô !" disait un personnage.
"Allô !" lui répondait un autre ; "Comment fais-tu ?"
"Finement. Veux-tu du Scotch ?"
"Je pourrais utiliser une boisson."
"Reste là, je serai une mère."

Et de lui offrir un verre de whisky, que l'autre prend et boit ! Quoi ? Mais... ils ne sont pas censés être au téléphone ? Puisqu'ils se sont dit "allô" au début ! Qu'est-ce qui se passe ?
La vérité m'apparut des années plus tard (j'avais abandonné la lecture d'Eva pour me replonger dans les affres délicieuses de la science-fiction d'Abraham Merritt et de Lewis Padgett, qui cèderaient bientôt la place à Philip K. Dick et John Brunner) lorsque, ayant acquis les notions de base de la langue anglaise, je recomposai de mémoire le dialogue ci-dessus (qui ne se trouve pas tel quel dans le livre, je l'avoue, mais c'est pour évoquer la chose) :

I decided to call at his place.
"Hello."
"Hello. How do you do ?"
"Fine. Would you like some Scotch ?"
"I could use a drink."
"Stay here, I'll be a mother."

Ce qui, traduit correctement, donne :

Je décidai de passer chez lui.
« Salut.
Salut. Comment vas-tu ?
Bien. Tu veux un scotch ?
C'est pas de refus.
Ne bouge pas, je te sers. »

Le tout à l'avenant..
Je sais aujourd'hui que le polar fut considéré en France comme de la littérature de rebut jusqu'à la fin des années 60, lorsque les éditeurs commencèrent à comprendre que les Français aimaient de plus en plus ce genre-là. Alors, peu à peu, les budgets changèrent d'orientation et on se mit à mieux payer les traducteurs dans l'espoir que leur travail mieux fichu, donc mieux considéré, permettrait de rapporter plus d'argent. Pendant deux générations, tout alla pour le mieux dans le meilleur des mondes éditoriaux ; la littérature traduite a connu là un âge d'or, et nombre de chefs-d'œuvre se sont vu traduits (ou retraduits) par de grands auteurs, qui en ont fait autant de chefs-d'œuvre du patrimoine français.
Comme tous les âges d'or, celui-ci s'acheva un jour, sans coup férir, dans l'indifférence générale du public.

Il est rigoureusement impossible de convaincre un editor qu'il n'est rien.
William HAZLITT

3.4 LE CONTRAT DE TRADUCTION ou "Vous m'faites un devis, comme ça, au pif !"

Le problème avec les livres, c'est que c'est plein de mots.
Henri-Frédéric BLANC

Dans le milieu de la littérature de genre, il est considéré comme "normal" de payer un traducteur 15 € le feuillet de 1.500 signes du texte-arrivée, au lieu des 22 € prévus par la Charte européenne des Traducteurs pour une traduction littéraire (en 2007). On en déduira aisément qu'en toute "logique", le polar, la science-fiction et le fantastique ne sont pas considérés comme de la "vraie" littérature. On entre là dans le problème de la tyrannie des genres, que j'aborderai dans un autre chapitre.
Un des problèmes majeurs rencontrés par les traducteurs est qu'en général, le contrat est établi avant d'entamer la traduction. Le nombre de signes est donc estimé ; on prend le volume du texte-source et on y ajoute 10 % pour obtenir le volume d'arrivée (pour le cas anglais>français ; en effet, le "coefficient de foisonnement" varie selon les langues), sur lequel est calculé l'à-valoir. En théorie, cela fonctionne. Sauf que parfois le volume estimé par l'éditeur est inférieur à celui qu'estime le traducteur ; sauf que parfois le volume-source donné par l'éditeur original est erroné ; sauf que parfois l'éditeur français oublie les 10 % supplémentaires, ou bien il estime que le coefficient de foisonnement n'est que de 5 % (c'est le cas de L'Atalante, par exemple), ce qui constitue un pur et simple abus de confiance. Or, une fois que le contrat est signé, il n'est plus possible de le modifier. "Il fallait y penser avant", m'a dit un jour un "professionnel" en levant le nez.
En réalité, tant que le traducteur n'a pas fait une première estimation sur pièce (donc, d'après le manuscrit-source lui-même) il ne devrait pas y avoir un contrat mais un devis, révisable jusqu'à la signature définitive. Quel éditeur pratique cette formule ? Aucun. Combien d'éditeurs préfèrent faire une estimation généreuse du volume de travail, histoire de motiver leurs traducteurs (et de leur témoigner du respect) ? Devinez ; je vous donne un indice : ça se situe entre zéro et l'infini, mais beaucoup plus près de zéro. Une conséquence de ceci est que les traducteurs expérimentés gonflent systématiquement leurs estimations, sachant que s'ils ne le font pas, ils risquent de se faire arnaquer. Résultat : leur chiffre étant plus élevé que celui des amateurs, ils ont donc moins de chances d'être sélectionnés. Et c'est ainsi que la surenchère s'emballe et dérègle le système...

Autre problème : les demandes de subvention au Centre national du Livre se font10 à dates fixes (ce sont des commissions qui statuent) ; or les éditeurs, travaillant désormais en flux tendus, constituent les dossiers au tout dernier moment, ce qui implique que le traducteur doit fournir rapidement un extrait de sa traduction qui, non seulement n'est pas terminée mais n'a pas pu être harmonisée d'après l'ensemble du texte (il faut compter deux ou trois mois pour traduire un roman de 400 pages de difficulté moyenne), extrait qu'il relit à la va-vite. Les commissions jugent donc d'après des documents inachevés et provisoires. Or, quel est le principe en vigueur en France pour accorder des subventions ? Les donne-t-on à des gens qui en ont besoin pour apprendre le métier et s'améliorer ? Bien sûr que non ; on les donne à des gens qui savent déjà le faire. On prête aux riches pour être sûr que les pauvres ne vont pas changer de statut.
A cause de ce fonctionnement aberrant, les deux premiers chapitres de ma traduction d'Électrons libres, telle qu'elle a été publiée par Au Diable vauvert, contiennent un nombre d'erreurs inacceptable. Pourquoi ? D'abord, parce que je n'avais pu réviser la version corrigée, qui contenait des abus commis par la correctrice, laquelle n'avait pas pris la peine de comparer le texte-arrivée avec le texte-source ; elle escomptait peut-être que je le ferais (ou bien elle s'en moquait éperdument), mais comme je n'ai jamais visé le Bon à Tirer, je n'ai pas eu l'occasion de corriger ses erreurs ni même de les constater.
En guise d'exemples : "Liz. Se plaint." est devenu "Liz se plaint", ou encore "Je dis. Et m'évanouis." est devenu "Je dis. Et je m'évanouis.", ce qui escamote le style propre au narrateur. C'est précisément à ça que sert le Bon à Tirer : à faire tout vérifier par la seule personne qui a l'autorité compétente sur le texte. De fait, je n'ai même pas réussi à savoir qui l'avait signé en l'occurrence. A mon avis, personne.
Ensuite, pour une raison incompréhensible qui confine à l'ineptie, la personne qui a effectué la maquette finale a utilisé, non pas ma version définitive du texte, mais la version provisoire que je lui avais remise quatre mois plus tôt afin de constituer le dossier destiné à la commission ! C'était donc une version à peine corrigée et surtout non harmonisée. Comment une telle bourde a-t-elle été possible, je l'ignore et il était vain d'essayer de le savoir.
(Tout comme il est inutile d'essayer de savoir qui a eu la bonne idée de corriger lesdites erreurs dans la version publiée en poche un an plus tard, corrections que j'avais indiquées dans un fichier que j'avais cru perdu à jamais, n'ayant pas obtenu de réponse. Que cette personne soit ici remerciée.11)
Bref, tant que ne sera pas établie l'habitude de commencer par un devis avant de fixer les termes du contrat, les traducteurs seront généralement spoliés, et les traductions souvent bâclées d'une manière ou d'une autre.


3.5 TRADUCTEUR = CRADUCTEUR ou "Tu vas voir ; c'est simple."

Il est d'usage de ne pas indiquer si une traduction est indirecte ; bizarrement, la loi ne considère pas cela comme une tromperie sur la marchandise. Si un livre porte, par exemple, la mention "traduit du norvégien", on peut être raisonnablement sûr que c'est bien le cas. Par contre, s'il ne porte que la mention "traduit par Untel", on peut émettre des doutes ; en général, cela veut dire qu'il a été traduit d'après la version anglaise12. J'avoue qu'en lisant certains polars de l'Islandais Arnaldur Indriđason, les très nombreux anglicismes de la traduction m'ont plongé dans la perplexité ; mais ma maîtrise de la langue islandaise laissant à désirer, je n'ai pu vérifier à la source.
Et, pour être franc, les anglicismes sont désormais si omniprésents dans la littérature que cet indice n'est presque plus significatif ; même les traductions de l'espagnol en sont bourrées. Et il y a de plus en plus d'écrivains français qui écrivent comme des mauvais traducteurs d'anglais !

Comment distinguer un traducteur d'un craducteur

(et repérer un zooteur) :


Le traducteur dit < Le craducteur et le zooteur disent :
occasion < opportunité
soupçonner < suspecter
clore < clôturer
angoisse <  anxiété
prestation < performance
résoudre < solutionner
souscripteur ou participant < contributeur
arrêter < stopper
s'apercevoir ou se rendre compte < réaliser
normes < standards
s'affoler < paniquer
censé/e < supposé/e
une personne décidée < une personne déterminée
content/e <  excité/e
déformer < distordre
crise ou confusion < commotion13
inquiet <  concerné
augmenter < incrémenter
central <  pivotal
décennie <  décade
godemiché <  sextoy
les cent premiers jours < les premiers cent jours
oh là là ! < ouaouh ! ou wow ! ou waouh !
pan ! <  bang !
vlan ! < slam !
... ... (bientôt, même les chiens français auront l'accent cockney)

Sans parler de l'informatique en général et de l'adjectif "juste" devenu adverbe pour simplifier la vie des craducteurs qui n'ont pas le temps (ou le standing ?) de faire des propositions négatives bien construites (à quand remonte la dernière fois que vous avez lu le mot "guère" ?). On aura reconnu là les symptômes de l'anglicystite aiguë, cette maladie du négociant gonflé de son export-importance, virus qui a désormais contaminé tous les domaines de la vie quotidienne au point que même les gens concernés ne s'en rendent plus compte.


3.6 SPÉCULATIONS HUMAINES ou "Boursicotti-boursicottons !"

Le public mange ce qu'on lui donne. Qu'on médiatise du jus de chaussette en proclamant que c'est un pur nectar, et le public s'en délectera. En tout cas, il achètera, c'est ce qui compte. Les gens achètent n'importe quoi, hélas... C'est peut-être parce qu'on leur vend n'importe quoi.
Henri-Frédéric BLANC

Plus frustrante pour le public (et pour les auteurs qui la subissent) est la pratique qui consiste à ne pas traduire certains romans d'auteurs pourtant populaires, en se basant sur divers prétextes, comme la conjoncture du pays (qui ne serait pas la même) ou la culture (qui serait pas mûre), etc. En réalité, les éditeurs pratiquent ainsi la spéculation à long terme.
En effet, si on laisse passer quelques années et qu'un auteur explose soudain (notamment si un de ses livres est adapté au cinéma, ce qui est le fantasme14 de tout éditeur), le fait de publier un de ses vieux romans (en prétextant l'avoir redécouvert, par exemple, ou en le présentant comme une erreur de jeunesse) permet de le vendre beaucoup mieux, en organisant une campagne médiatique spéciale dont les retombées permettront de dissimuler qu'en réalité, le livre en question avait été enterré volontairement par l'éditeur, qui en détenait une option et empêchait sa traduction et sa diffusion.
C'est le cas, entre autres, de l'extraordinaire deuxième roman de David Mitchell number9dream (titre d'une chanson de John Lennon). Contacté à travers son éditeur anglais Viking, l'auteur m'a répondu qu'il ne savait pas pourquoi ce livre n'a toujours pas été traduit en français, contrairement à ses cinq autres, sortis chez L'Olivier. Contacté par courrier postal, cet éditeur n'a pas daigné me répondre, si tant est que ma lettre n'ait pas été classée dans une corbeille. Dans la mesure où Cartographie des Nuages, le chef-d'œuvre de David Mitchell, est sorti au cinéma en mars 2013, je suis prêt à parier que number9dream sera publié en français avant la fin de l'année15. Quant à la qualité de la traduction, elle vaudra ce qu'elle vaudra. Car pour bien traduire du David Mitchell, il faut avoir une solide culture en littérature SF, donc ne pas être un traducteur cantonné au domaine généraliste. Mais on touche là à un autre vaste problème de l'édition française : la tyrannie des genres, que j'aborderai dans un autre chapitre.

L'ambiguïté qui règne dans le domaine de la traduction (à savoir que, d'après les éditeurs, "les lecteurs se foutent de savoir si le style de l'auteur a été respecté, tout ce qu'ils veulent, c'est lire du Machin ou du Truc, du moment que c'est écrit dessus") permet depuis longtemps à la traduction française de naviguer dans les eaux troubles de l'approximation, du bricolage, voire de l'incompétence la plus crasse, sans que rien ne permette de différencier une daube d'une bonne traduction effectuée par un professionnel dans des conditions décentes. Non seulement il est difficile au milieu d'un tel fatras de repérer les bons traducteurs, mais pire encore, ceux qui sont réellement bons n'ont pas de meilleures chances de trouver du travail décent, puisque les seuls critères désormais en vigueur aux yeux des éditeurs sont ceux du coût et de la rapidité. Or, un traducteur conscient de son rôle devrait refuser de travailler pour des honoraires indignes ; ce que ne fera pas un débutant qui ignore la Charte des Traducteurs et l'article 135 du CPI sur la dignité de la rémunération, ou bien quelqu'un de pris à la gorge qui a une famille à nourrir et ne sait ou ne peut rien faire d'autre.
C'est pourquoi la compétition qui règne dans ce milieu existe bel et bien, à un stade particulièrement larvé et rigoureusement invisible du public. Il n'existe pas de bourse des traductions, ni d'agence pour l'emploi spécialisée dans ce domaine, ni de forum où on en parle16, ni même de diplôme particulier (à part pour travailler dans une Commission européenne, ce qui n'intéresse pas tout le monde, loin de là). La seule chose qui fonctionne en l'occurrence, c'est la chance, la longueur du bras, la présence dans le milieu (c'est-à-dire la réputation et/ou le léchage de bottes) et, éventuellement, le fric que rapportent les précédentes traductions et qui se confond facilement avec la compétence.
Il est possible (mais très incertain) que la mise en place d'un label (par exemple : TRADUIT PAR UN PROFESSIONNEL ou TRADUCTEUR BIEN PAYÉ, TRADUCTION BIEN TORCHÉE...) améliorerait cette condition pendant quelque temps. Mais qui l'appliquerait et comment ? Les institutions humaines ont prouvé jusqu'à plus soif que leur meilleur talent consistait à dévoyer les bonnes idées pour les retourner à leur profit en toute mauvaise foi.

Editeurs et autres professionnels de l'édition oublient facilement que les traducteurs ont des droits, et que ce sont précisément des droits d'auteur. Les traducteurs devraient être traités de la même manière que les auteurs, à la différence que leur à-valoir est en moyenne dix fois plus élevé et leur pourcentage sur les ventes dix fois plus faible. Du strict point de vue juridique, les traducteurs sont bel et bien des auteurs, qui ont un droit moral sur leur traduction, laquelle est considérée comme une œuvre littéraire à part entière ; ils sont donc les seuls garants du travail de l'auteur-source, les seuls à pouvoir le défendre contre les exactions (pire : contre les "idées") de l'éditeur.
En d'autres termes, il est du devoir moral d'un traducteur de refuser toute ingérence d'un éditeur dans l'œuvre d'un auteur étranger. Une fois de plus, l'éditeur doit cesser de se poser en figure autoritaire qui se croit légitime, pour s'occuper uniquement de ses attributions légales : fabriquer, représenter, vendre, redistribuer les gains à qui de droit, et respecter les volontés des auteurs. Toutes choses qui arrivent de moins en moins, et de plus en plus mal.

A notre sens, la distinction entre légitimité et légalité doit être conservée dans la mesure où, avec elle, s'exprime une contradiction fondamentale, celle entre autorité et démocratie.
Gérard MENDEL
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1 Les travaux de Bertrand Russell ou ceux de Joseph Prieur et Gérard Mordillat (entre autres) suffisent largement à régler la question de la "légitimité" des textes fondateurs des religions judéo-chrétiennes, et Ibn Warraq a réglé celle de la religion islamique. Sauf erreur de ma part, personne n'a écrit l'équivalent pour la première religion du Livre : Pourquoi je ne suis pas juif. On peut néanmoins trouver les prémices d'un tel ouvrage dans L'homme Moïse et la religion monothéiste de Sigmund Freud, mais celui-ci est loin d'avoir abordé tous les aspects de la question.
2Untel, 1970.
3 Dans La mariée mise à nu de Nikki Gemmell, un "voilà" a été transformé en "volià". Vérification faite, mon fichier-source ne contenait pas cette faute ; elle a donc bien été créée de toutes pièces lors de la fabrication du livre. On m'a dit que c'était dû à un bug informatique. Ce qui fait donc un intermédiaire de plus dont il faut tenir compte, celui-ci totalement imprévisible. Encore heureux que les logiciels ne se soient pas mélangées les octets pour transformer "voilà" en "violà".
Tout récemment, une personne digne de foi, relecteur pour Au Diable vauvert, m'a confirmé que l'orthographe de ses ouvrages ne s'est pas améliorée. Quinze ans de non progrès ! Que j'ai pu vérifier par moi-même avec le dernier ouvrage d'un collègue.. qui contient une bonne centaine de fautes.
4 Les lecteurs curieux pourront lire à ce sujet le livre de Stéphane Michaka, Ciseaux, qui retrace la carrière littéralement frelatée de Raymond Carver.
5C'est le cas, notamment, des aides généalogiques de la série de G.R.R. Martin Le trône de fer, dont les centaines de personnages sont parfois difficiles à identifier. Dans la VO, des listes généalogiques fort bien faites permettent de s'y retrouver. Dans la VF de Pygmalion, ces listes ont été simplifiées à grands coups de serpe.
6 Exemple : la traduction d'Omega Minor de Paul Verhaegen par Claro (éditions Lot49) aurait peut-être dû mentionner qu'il s'agit en fait d'une traduction de la version anglaise de l'original, lequel a été écrit en néerlandais. Mais il est vrai que ladite traduction anglaise a été effectuée par l'auteur lui-même, ce qui fait toujours un intermédiaire de moins. On n'a là qu'un petit oubli sans gravité, presque reposant dans cet océan de médiocrité et de marchandises frelatées.
7 En 1978 déjà, Belfond avait été pris au piège par la journaliste Anne Gaillard, qui avait fait expédier aux vingt plus gros éditeurs parisiens des versions re-titrées et attribuées à des inconnus, d'anciens succès littéraires. Belfond n'avait pas reconnu un de ses propres prix Goncourt, celui de 1946 ! On trouvera d'autres preuves de l'incurie chronique des éditeurs français dans le livre Les scandales littéraires de Claire Julliard (EJL, Librio, 2009). Son livre est passionnant, même si on peut regretter son ton bon enfant, qui prend tout cela à la légère en cachant soigneusement le fait que le public n'a jamais la possibilité d'exprimer ses opinions en la matière, pas plus que les auteurs. On a là un parfait exemple du dialogue presse/édition où les "chers amis de trente ans" se font assaut de politesse en prétendant résoudre des querelles, alors qu'ils ne font que s'assurer leurs places respectives en maintenant à l'écart les "roquets qui se croient tout permis". La télévision regorge de leurs (d)ébats, qui n'abordent jamais les problèmes réels. Si les journalistes qui parlent de littérature à la télé ne font rien avancer, c'est parce que les poissons rouges ne commentent pas leur bocal : ils le justifient.
8 Une question que je me suis posé, en lisant ce livre : pourquoi Alberto Manguel ne mentionne-t-il jamais le droit moral de l'auteur ? Celui-ci existe aussi bien en France que dans les pays anglo-saxons ; chez nous, il est défini par le Code de la Propriété intellectuelle. Dans les deux cas, il est inaliénable (par contre, les Anglo-Saxons ont le droit de renoncer définitivement à leurs droits sur une œuvre). En tout cas, contrairement à ce que prétendent (ou croient) certains éditeurs, en cas de litige ou de propos diffamatoires, c'est l'auteur qui est seul responsable devant la Loi, non l'éditeur, même s'il est traditionnel qu'en cas de procès perdu, ce soit l'éditeur qui paye les pots cassés par l'auteur ; encore que j'aimerais bien savoir combien de fois cela est réellement arrivé, comparé au nombre de fois où un auteur condamné a été lâché par son éditeur.
9 Avouons-le ici (pourquoi pas ?) : c'est la BD franco-belge qui m'a appris la langue française. Ou plutôt les français. Franquin (Gaston Lagaffe, Les idées noires) pour le français décontracté ; Greg (Achille Talon) pour le français châtié qui ne se prend pas au sérieux ; Marcel Gotlieb (Rubrique-à-brac, Rhaaa Lovely !, Gai-Luron) pour le français facétieux ; Jean-Michel Charlier (Buck Danny) pour le français politiquement correct (c'est-à-dire américanisé) ; Cauvin (Les Tuniques bleues, Les Femmes en blanc, Pauvre Lampil...) pour le français passionnel ; Goscinny (Lucky Luke, Astérix, Iznogoud...) pour le français efficace, direct, vivant et non académique... Le fait que tous ces gens fussent belges en dit long sur... Allez, je ne dirai rien ; épargnons les ambulances. La seule chose que des Français m'aient apprise, c'est l'argot : San Antonio, Michel Audiard et Coluche. Merci à eux tous.
10Se faisaient ? Là aussi, les budgets ont fondu au soleil des émoluments historiques de nos "chers" gouvernants...
11Je profite de cette parenthèse pour indiquer que ce genre de petit miracle est extrêmement rare dans l'édition contemporaine. Le premier chapitre du premier roman de James Flint, Habitus - traduit par Claro - se terminait sur le mot "orbite" masculinisé ; dans la version de poche, folio - donc Gallimard - a laissé cette bourde cosmique, ainsi que toutes les autres commises par l'illustre traducteur (ou par une correctrice démente). Comment est-ce possible, vous demanderez-vous ? Tout simplement parce que les livres publiés en poche ne sont plus retravaillés ; ils sont directement "reflashés" à un format inférieur, et vogue la galère ! C'est toujours ça d'économisé, s'pas  ? Sachez aussi qu'en 2010, Gallimard s'est débarrassé - pardon, on dit "a laissé aller" - la plupart de ses maquettistes.)
12 Le scandale (évidemment avorté et inoffensif, puisque transmué en campagne publicitaire) de la traduction lamentable de Millennium en est un bon exemple.
13Pas cérébrale, c'est déjà ça.
14Ou le "rêve humide", comme l'a craduit une contractuelle du Diable vauvert (Iawa Tate, in La parabole des talents, Octavia Butler).
15J'ai perdu.
16 Il existe des forums et des portails web où l'on parle de traduction et où l'on dispense de précieux conseils (PETRA, Aftl, Portail de la traduction...), mais pas de site où l'on peut négocier, trouver, offrir, démarcher des traductions. Là encore, c'est un domaine de chasse réservé aux seuls éditeurs, c'est-à-dire accaparé.

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