dimanche 23 septembre 2012

L'ART DE DISPARÊTRE ou A quoi bon tenir un blog ?




L'art de disparêtre sur Internet
ou À quoi bon tenir un blog ?

Avertissement : ceci est une chronique expérimentale.

Certains livres vous distraient, d'autres vous indiffèrent ou vous ennuient, vous glacent de terreur ou vous font mourir de rire ; il en est dont la fonction semble de faire réagir. Aujourd'hui, j'ai donc décidé de mener une expérience : je laisse ouverte la fenêtre Nouveau message de mon blog et, tout en lisant Le Yogi et le Commissaire, d'Arthur Kœstler (recueil d'articles écrits entre 1940 e 1944), je prends des notes et je commente. (Sauf indication contraire, les phrases en italique sont d'A. K.)




Tenir un blog est une activité qui oscille entre l'exaltant et l'implacable, l'ingrat et le gratifiant, l'urgent et le superflu – du moins, pour qui ne peut s'empêcher de vérifier régulièrement ses statistiques. Le nombre de questions étranges que cela suscite est, je crois, un peu trop élevé à mon goût, et je ferais peut-être mieux d'arrêter.
D'arrêter le blog ou de regarder les stats ? Je ne sais déjà plus.
Les statistiques ne saignent pas… c'est le détail qui compte.
Q : Pourquoi ma chronique la plus consultée est-elle celle qui parle du roman malencontreux de Neal Stephenson, Reamde ? Est-ce seulement parce que les fans de cet auteur sont essentiellement des geeks, donc plus à même de tomber dessus durant les heures interminables qu'ils passent sur Internet ? Est-ce parce qu'elle est relayée par un website assez fréquenté ? Comment pourrais-je le savoir ? Je l'ignore ; je ne suis pas informaticien et n'ai aucune envie de le devenir.
Quand je demande à un informaticien de m'aider à y voir clair, il prend deux minutes douze secondes pour m'expliquer clairement qu'il n'a pas le temps de m'aider, vu qu'il a tellement de trucs importants à faire, et que surtout, ce que je demande n'est pas son rayon ; lui, il est spécialisé en (insérez ici le nom d'une branche quelconque de la science informatique).
Demander de l'aide à un informaticien de nos jours, c'est un peu comme demander à un maître-nageur de vous apprendre à nager alors que vous êtes en train de vous noyer. Soit il vous dit sur un ton compassé que vous n'aviez qu'à apprendre avant (ce qui est vrai mais peu charitable) ; soit il vous répond très obligeamment qu'il est plus important pour lui d'aller sauver la jolie jeune fille (ou le beau jeune homme) qui vient à l'instant de plonger depuis l'autre rive ; soit il vous remercie de l'intérêt que vous portez à son talent avant de vous annoncer que la rivière va fermer, vous devriez sortir de l'eau.
Dans tous les cas, vous continuez à boire la tasse.

Q : Quand je supprime un message, sa mémoire disparaît-elle définitivement - radicalement - entièrement ? Ou bien le document effacé reste-t-il stocké quelque part, à la merci de n'importe quel bon manipulateur du logiciel Tivoli qui saura retracer ledit document, même s'il est planqué au fin fond d'une armoire de Sibérie transmétropolitaine, avec un faux nom de fichier écrit en géorgien ? Si c'est le cas, qui a intérêt à stocker ce genre de données ? Autrement dit, qui est payé pour ça et par qui ? Et comment ?

Q : Pourquoi la plupart des gens que je pourrais retrouver grâce au Net sont-ils inscrits sur BaceFook et nulle part ailleurs ? Est-ce BaceFook qui les contraint à abandonner tous leurs autres modes de communication ? Pourquoi suis-je obligé de m'y inscrire si je veux les contacter ? Pourquoi n'y a-t-il personne qui hurle à l'ostracisme d'un tel système ? Ou quelqu'un le fait-il et je ne l'entends pas depuis mon petit poste reculé ? Y a-t-il un écrivain, un journaliste ou un chercheur qui bosse là-dessus quelque part dans le monde ? Je veux dire, sur le racisme de demain, et comment le combattre ? A quoi bon avoir inventé un outil formidable si c'est pour reproduire les mêmes conneries qu'avant ?
L'informatique, sous ses attraits démocratiques et brigolos, n'est qu'une technocratie de plus ; déjà, elle divise l'humanité en trois catégories : ceux qui aimeraient bien pouvoir s'en foutre, ceux qui savent s'en servir (même vaguement), et ceux qui savent gagner leur vie avec, en faisant raquer les quelques riches qui n'ont pas tout compris et les nombreux pauvres qui n'ont pas voix au chapitre.
Dans une génération, les parents d'aujourd'hui seront les grands-parents les plus largués de toute l'histoire humaine.
L'histoire ne s'intéresse pas aux mobiles, mais aux actes.
Comment cela peut-il être encore vrai aujourd'hui ? puisque les individus n'agissent plus ; ils n'ont plus que des idées diluées bonnes à montrer à tous les passants, si tant est que quelqu'un veuille bien les prendre en considération (id. est. les télécharger).
Il y a eu des périodes de désintégration et de dissociation. Mais jamais auparavant, même pas durant la décadence spectaculaire de Rome puis celle de Byzance, la pensée ne fut dissociée d'une manière si évidente, si palpable, comme une maladie universelle ; jamais la psychologie humaine n'atteignit un tel degré d'irréalité. Notre conscience semble se rétrécir en raison directe du développement de nos communications ; le monde nous est ouvert comme jamais il ne l'a été auparavant ("au paravent" ! Derrière l'écran, donc...), et nous vivons comme en prison, chacun dans notre cage portative.
Non seulement c'est la meilleure description du monde des internautes que j'aie lue, mais elle est plus que jamais d'actualité. Et pourtant, elle date d'avant 1984 !
Pendant ce temps-là, la montre continue à faire tic-tac. Que peuvent faire ceux qui donnent l'alarme, sinon continuer à crier jusqu'à devenir apoplectiques ?
Tenir un blog, c'est crier de plus en plus fort géométriquement dans une jungle de bruits exponentielle.
Un des grands romanciers russes – je crois que c'était Tourgueniev – ne pouvait travailler que les pieds dans un baquet d'eau chaude placé sous son bureau, et face à la fenêtre ouverte de sa chambre. Il me semble que c'est une parfaite explication du romancier. Le baquet d'eau chaude figure l'inspiration, l'inconscient, la source créatrice (appelez cela comme vous voudrez). La fenêtre ouverte figure le monde extérieur, la matière première d'où l'artiste tirera son œuvre.
L'écran de l'ordinateur, lui, n'est qu'une projection de fenêtre. L'appropriation du mot windows par un marchand de tapis de souris est bien digne d'une époque qui a inventé l'obsolescence programmée, la graine qui ne regerme pas, le livre dont l'encre s'efface, la continuité dans le changement, la balle biodégradable, les cosmétiques "Illusion vraie" et, bien sûr, le logiciel à instabilité croissante qui a permis au marchand à nom de portails de s'enrichir la conscience tranquille, en respectant les lois, lesquelles ne l'obligent pas à respecter les gens.
La première tentation … est de fermer les rideaux. … L'écrivain a besoin de concentration. … Dans la Tentation N°2, l'action de la fenêtre ouverte sur le romancier s'exerce non sous forme de pression mais d'aspiration. … Nous avions en premier lieu une force créatrice intacte, sans perception de la réalité, nous avons maintenant une perception brûlante de la réalité, mais que le processus de création ne digère pas.
Il est apparemment difficile d'avoir en même temps la fenêtre ouverte et les pieds dans le baquet d'eau chaude. Toutefois, beaucoup de romanciers, anciens et modernes, s'en tirent par un compromis [qui est] l'essence de la Tentation N°3.
La fenêtre n'est alors ni ouverte ni fermée, mais entrouverte et les rideaux sont tirés de façon à ne laisser voir qu'une partie limitée du monde extérieur. … C'est la méthode du trou dans le rideau.
Qu'est-ce que l'écriture sur ordinateur, dès lors ? Avoir les pieds dans un baquet de liquide indéterminé, prétendu nutritif, et regarder ce qu'on croit être une fenêtre mais qui n'est qu'un rectangle aux couleurs changeantes... Bof ! Pilule bleue ou pilule rouge ? Démocrate ou républicain ? Socialistes ou libéraux ? Mariage ou célibat ? Travail ou chômage ? Ville ou campagne ? Hétéro ou homo ? Sportif ou intello ? Acteur ou spectateur ? Riche ou pauvre ? Maître ou esclave ? Mac ou PC ? Coca ou Pepsi ? La croûte ou la mie ?
Rien de neuf sous les néons
Quand je demande à un informaticien si Internet pourrait disparaître un jour, il rigole et me dit que non sur un ton rassurant, mais sans jamais rien expliquer. Certes, j'ai bien compris que d'un point de vue matériel, il n'est pas physiquement possible de détruire une chose virtuelle et universellement disséminée (comme le dieu des déistes, en quelque sorte). Moi, je veux bien ; mais je ne parle pas de destruction matérielle, je parle de destruction politique et/ou spirituelle. Je veux dire que si un jour, un pouvoir en place décide de pratiquer l'éradication des outils et des pratiques informatiques, qu'est-ce qui pourra les empêcher de réussir, à la longue ? On sait où sont les machines, non ? Dès lors, on peut les dénicher, les briser, les contrôler ou les interdire ?
Est-ce pour tout cela que tenir un blog a l'air d'une activité si satisfaisante au début ? Parce qu'on se croit vivant, exerçant notre droit à s'exprimer, donc à utiliser la Constitution à bon escient, c'est-à-dire à notre escient ? Participant au monde sous prétexte qu'on est à la fenêtre, et que des gens nous répondent et nous regardent ? Mais cette fenêtre, qui la voit vraiment ? Sinon les gens qui passent devant (c'est-à-dire qui sont derrière la leur, de fenêtre) et qui ont la curiosité (ou l'indécence) de regarder ? Comment savoir s'ils voient vraiment ce que j'ai désiré leur montrer ? Comment savoir s'ils lisent les documents jusqu'au bout ?
Le mot-clé le plus utilisé pour aboutir sur mon blog jusqu'à présent est "tapis persan". Ce sont donc les acheteurs et vendeurs de tapis persan qui sont mes regardeurs de fenêtre. Coïncidence ou pas, il se trouve que j'en ai un, de tapis persan ; un vrai, je veux dire, en tissu. Qui se balaie ; ça ne s'aspire pas, un tapis persan. C'est comme ça. Il est chez moi, dans ma chambre, par terre, à sa place ; il n'est pas sur le Net. Je ne l'y ai pas mis. J'en parle ici et maintenant pour la première fois. Il m'a été offert il y a longtemps par une amie iranienne, une amie disparue. Non, je ne veux pas dire qu'elle est morte ; je veux dire qu'elle est sur BaceFook.
Ce qui revient au même. Car pour l'atteindre, il faudrait que j'emprunte une ligne transversale qui m'entraînerait de force là où je ne veux pas aller.
Ces lignes de force forment un schéma de diagonales – c'est le dessin d'un filet (a net), non celui d'une chaîne causale.

Q : Pourquoi certains blogs intéressants s'arrêtent-ils soudain ? (A part pour cause de décès, bien sûr.) Quand l'auteur d'un blog meurt brusquement, le blog ne peut être fermé (du moins, je suppose, pas avant d'une certaine durée d'inactivité). Personne ne peut plus y publier d'annonce ou de message, du genre "Désolé, je suis mort. C'est con. Lisez-moi encore un peu. Merci." (variante XXIe du Remember me when I am gone away, gone far away into the silent land de Christina Rossetti ; le romantisme en moins).

En fait, sur le Net, on peut disparêtre de deux manières différentes et contradictoires : soit en cessant brusquement de publier pour aller retrouver la "vraie vie", soit en changeant de pseudo. Le mieux étant peut-être de reprendre son vrai nom, je veux dire son nom d'état-civil, celui que personne n'est assez insouciant pour utiliser sur la Toile. Appelons ça le « syndrome de Keyser Söze » (cf. mon essai sur les cent ans du cinéma :)

Un journal intime m'a toujours paru être, soit un mensonge par omission(s), soit une impossibilité dans les termes ; si on n'écrit que pour soi, l'objet n'est qu'une poubelle, une trappe directe vers l'inconscient (et un piège émotionnel pour le moi futur qui le relira éventuellement) ; si ce n'est pas le cas, alors c'est que le journal intime est conçu pour être découvert un jour, lu par autrui. Je suis convaincu que la quasi-totalité des écrivains qui ont tenu un journal désiraient que son contenu soit révélé (même si ce n'était qu'après leur disparition) ; c'était là le moyen le plus honorable de se faire connaître au public, de lui faire connaître ce que les œuvres de fiction (ou les essais, bref, le travail) n'avait pas permis de transmettre. La lecture d'un journal transforme toujours celui qui le lit en intime du rédacteur, intime qui peut être aussi bien ami qu'ennemi. Et l'on sait que seuls les amis intimes savent faire vraiment mal, bien plus que les ennemis.
Mais alors, qu'est-ce qu'un blog ? Ce peut être un journal, oui, mais il ne saurait être intime, puisqu'il donne sur le monde, comme certaines portes donnent sur le vide. Dès lors, il ne saurait être complètement sincère. Cela n'entraîne donc pas que ses lecteurs deviennent des amis du rédacteur. Il suffit de voir la proportion effarante de communications (forums, etc.) qui se terminent par une dispute, des injures ou de la violence verbale ; la chose est tellement courante qu'on l'a même systématisée et qu'on lui a donné un nom : le point de Godwin. Les lecteurs de blogs restent des étrangers, des visiteurs, des inconnus ; des statistiques. De là l'aspect éminemment frustrant du blog, pour un écrivain : ce n'est qu'une fiction de plus. Ramifiée, complexe, presque vivante... mais surtout, capable de survivre à son auteur.
Combien de temps ? Cela dépend de l'hébergeur. Si quelqu'un n'y a pas déjà pensé, il faudra qu'on songe à inclure dans nos testaments nos identifiants et mots de passe, pour que nos amis (les vrais, ceux qui ont des corps vieillissants, une odeur et parfois du goût) puissent nous faire vivre encore un peu. Et, pourquoi pas, modifier notre passé.

Le problème majeur qu'entraîne la tenue d'un blog (outre qu'on passe son temps le cul rivé sur un siège) est un paradoxe : comment augmenter sa visibilité (son bruit médiatique) alors qu'en écrivant et en publiant, on augmente la masse d'informations qui le contiennent (et donc le cachent), diminuant d'autant les chances de le révéler. Bien sûr, les informaticiens savent rendre un blog mieux visible (quoique seulement pendant quelque temps, avant qu'un autre prenne sa place sur le podium des dix premières références – toujours cette obsession typiquement adolescente et anglo-saxonne du Top 10 !), mais comme tous les technocrates, ils gardent ce savoir pour eux-mêmes et pour ceux qui les payent. En cela non plus, le blog n'a rien d'une évolution.
Autre inconvénient : plus on passe de temps à rédiger et mettre en page son propre blog, moins on a de temps pour lire ceux des autres. Résultat : on a plein d'amis (traduire : des liens externes) mais de moins en moins de temps à leur consacrer (comme dans la vie active, quand on commence à avoir des enfants, puis des responsabilités au boulot, puis des activités tous les soirs pour éviter de rester à la maison et qui permettent d'être assez fatigué.e pour ne pas être obligé.e de faire l'amour à quelqu'un qu'on n'aime plus mais à qui on n'a plus le temps/courage de le dire, ce qui tombe bien et prouve accessoirement que la société maritale est super bien foutue) ; alors, finalement, merde, qui nous lit ?
Existerait-il des gens qui ne font que lire des blogs ? Romain Gary a rencontré un jour, dans un parc, un homme qui passait sa vie à lire, assis sur des bancs publics. « Je ne fais que ça, disait le bonhomme. Je ne sais rien faire d'autre. » Et cela l'amusait. Il paraissait vivant ; il l'était, oui. Mais avait-il des amis ? Et comment savoir s'il assimilait vraiment ce qu'il lisait, puisqu'il n'en parlait jamais à quiconque, n'en faisait rien, ne le synthétisait pas ?

Attention : je passe en mode inter-textuel.

Le comportement social est plus apathique que la pensée. Il y a toujours un énorme hiatus entre nos habitudes collectives de vie et notre bagage scientifique, artistique, technique. Nous faisons la guerre, nous allons à l'église (ça s'est calmé, mon cher Arthur, mais les Croisades ne vont pas tarder à reprendre du service ; on pourra donc concilier ces deux activités), nous honorons les rois (et les princesses de pacotille, c'est plus démocratique), nous suivons des régimes meurtriers (ou des sports qui leur servent de façade – cf. Argentine 1978), nous nous conformons aux tabous sexuels (tout en prétendant le contraire), nous faisons de nos enfants des névrosés (et de plus en plus des psychotiques), des drames de nos mariages (et des faits divers de nos divorces), nous opprimons et nous nous faisons opprimer (parfois sur la même personne, c'est plus économique) – et, en même temps, l'on trouve dans nos manuels et dans nos musées la connaissance objective d'une manière de vivre que nous ne mettrons en pratique que dans plusieurs dizaines d'années voire des siècles (voire cent mille ans, pour les saloperies nucléaires). Dans la vie de chaque jour, nous nous conduisons tous comme des caricatures anachroniques de l'homme que nous pouvons être (eh oui, mais être une caricature, tout seul chez soi, sans témoin, c'est parfaitement supportable). La distance entre la bibliothèque et la chambre à coucher est astronomique. (Ma bibliothèque est dans ma chambre ! Suis-je un mutant ? Au fait, c'est réciproque : ma chambre est aussi dans ma bibliothèque. Suis-je un homme de la Renaissance qui s'est trompé d'époque ? Un pervers amateur de bouquins imbitables ? Un "ami de plume" ?) Toutefois, la connaissance théorique et la pensée indépendante existent, elles attendent d'être utilisées, comme les jacobins ont utilisé les encyclopédistes. (Et comme les lobbyistes utilisent aujourd'hui les branleurs surpayés des think-tanks, qui se prennent pour des intellectuels puisqu'il n'y a plus d'intellectuels indépendants en face pour leur ravir ce titre).
La pensée indépendante est née d'une attitude qui se caractérise par le sentiment d'un certain manque, d'un malaise social assez modéré, d'une déséquilibre harmonieux. La couche supérieure de la société, qui accepte les valeurs (les vapeurs !) traditionnelles, n'éprouve pas ce manque ; la couche inférieure l'éprouve trop, au point d'en être paralysée ou de s'en évader par des convulsions (Rhâââ, Lovely Zapette !). De plus, il faut que ce soit un manque spécifique – le mécontentement du professionnel, écrivain, artiste, qui se révolte, non parce que la société lui a refusé sa chance en le condamnant à vivre dans la mine ou l'atelier (pas de risques : il n'y en a plus), mais parce qu'on lui a donné une marge assez large pour développer ses dons, et en même temps trop étroite (RMI / RSA = Revenu Méchamment Insuffisant / Revenu Sans Additifs) pour le satisfaire et lui faire accepter l'ordre des choses tel qu'il est (voter, c'est se branler sous prétexte qu'on n'a trouvé personne d'assez bandant ; alors qu'en réalité, c'est qu'on est impuissant ou frigide). Pour l'homme heureux, penser est un luxe, pour l'homme en manque, c'est une nécessité. Et tant qu'existera le gouffre entre la pensée et la tradition, entre la connaissance théorique et la routine pratique, la pensée sera nécessairement orientée par ces deux pôles : utopie et bourrage de crâne.
Autrement dit : démocratie proférée et démocratie pratiquée. Nous sommes paumés dans l'interrègne entre Projet démocratique (tel qu'il a été défini à la fin du XVIIIe siècle) et Démocratie réalisée, laquelle est encore et toujours une utopie. Certaines personnes croient qu'Internet est l'outil qui mettra fin à cette période. Qu'est-ce qui le leur fait croire, sinon l'optimisme à tout crin des gens qui n'ont jamais eu d'orgasme ou qui n'en ont jamais donné et qui ne le savent même pas ?
Ce dont nous avons besoin, c'est d'une fraternité des pessimistes (je veux dire, des pessimistes à court terme). … Leur but principal sera de créer des oasis dans le désert de l'interrègne.
« Kœstler a une théorie. Il croit que l'existence se déroule sur deux plans, qu'il appelle la "vie tragique" et la "vie triviale". … Il y a des gens qui essaient toute la vie de choisir sur quel plan vivre. Ils sont incapables de comprendre que nous sommes condamnés à vivre alternativement sur l'un et sur l'autre, suivant un rythme biologique. » (extrait de La dernière victoire, de Richard Hillary, cité par Kœstler).
Le simple écoulement du temps donne un résultat semblable ; car, dans l'ensemble, le présent se déroule sur le plan trivial, et l'histoire toujours sur le plan tragique. Les guerres et les catastrophes accélèrent le processus en y ajoutant ce qu'on pourrait appeler le phénomène Pompei : des enfants qui jouent aux billes sont saisis par une coulée de cendres et, pétrifiés, deviennent des statues.
Tout ce qui (se) passe sur Internet est statufié de force sous la pression illusoire de la vitesse de la communication ; le trivial veut faire croire qu'il est tragique. Or, il ne peut rien arriver de tragique sur Internet ; la seule chose qui arrive, c'est un train de données binaires qui s'étale sur un écran. Il n'y a là que du trivial, de l'ordinaire, du quotidien mesquin banal personnel, pire : du qui-fait-semblant d'être intime.
Il existe un autre type d'homme condamné à marcher sur la corde raide qu'est la ligne d'intersection de ces deux plans : c'est l'artiste et particulièrement l'écrivain. Un pilote ne peut résister qu'en projetant le tragique sur le plan trivial. L'artiste procède inversement, il essaie de voir le trivial selon la perspective du plan tragique ou de l'absolu. [Hillary] compare les autres à "des gens qui se trouvent devant un accident, un appareil photo entre les mains et qui font une bonne photo" ; il est, lui, l'opérateur professionnel qui fera toujours une bonne photo, même s'il n'y a pas d'accident.
Sur Internet, il n'y a que des images prétendues bonnes parce qu'elles auraient été prises pendant un accident. Mais cet accident n'est en fait qu'un incident monté en graine, un ersatz de tragique dans le trivial multimédiatisé. Ce qui entraîne que nous vivons désormais dans un monde où tout est filmé en permanence dans l'espoir de finir sur le Net et d'y racoler un max de spectateurs ("l'espoir est la laisse de la soumission," disait René Crevel). Les quinze minutes de célébrité de la génération télé sont devenus les quinze secondes tragi-comiques de la génération ordi. Le zapping a remplacé les ragots du dimanche à la sortie de l'église.
Pour un écrivain, tenir un blog est l'activité qui s'apparente le plus à une illusion de travail productif. Cela pourrait devenir un vrai travail si l'on parvenait à se passer d'intermédiaires et à gagner sa vie avec, mais cela implique une maîtrise avancée de l'outil informatique (et les moyens techniques et temporels de mettre en place cette mécanique commerciale, tout en sachant que nous sommes désormais surveillés par un fisc totalitaire, qui a trouvé dans Internet l'outil de contrôle absolu, puisqu'il conserve les traces de toutes les transactions) et nous avons vu que les informaticiens ne partagent pas facilement leur savoir-faire.
Chacun renvoyé et maintenu chez soi par la promesse d'une "ouverture sur le monde" (et par le coût désormais prohibitif des transports de chair humaine), nous vivons désormais sous l'emprise d'une illusion qui finira tôt ou tard par se confondre parfaitement avec la réalité. Du moins en ce qui concerne la vue et l'ouïe ; pour ce qui est du toucher, les combinaisons sensitives sont plus qu'à l'étude (cf. le film Thomas est amoureux, de Pierre-Paul Renders, qui date de 2000 mais reste d'actualité). Restent les odeurs, mais deux méthodes permettront de les "gérer" : soit on parviendra à les numériser, donc à les transmettre ; soit on nous "apprendra" comment les ignorer. Le dernier bastion de la réalité face à la traddiction numérique du réel sera le sens du goût (c'est sans doute pourquoi, dans l'inquiétant mais beau film Perfect Sense, le goût est le premier à disparaître) ; là encore, deux approches convergentes permettront d'arriver à la maîtrise de ce domaine : à une extrémité du spectre, on synthétisera le goût des choses, de l'autre, on fera perdre le goût de la vie aux humains. Quand ces deux extrêmes se seront rejoints au milieu de la courbe, il n'y aura plus de moyen de distinguer le réel (analogique) du virtuel (numérique) ; nous baignerons alors dans l'océan de médiocrité sirupeuse qui était le rêve de la bourgeoisie du XIXe siècle, dont nous avons hérité contre notre gré et qui s'est enfoncé dans nos inconscients à coups de guerres mondiales.
Tant qu'il y aura des gens sur la route et des victimes dans les taillis, séparés les uns des autres par des barrières de rêve, notre civilisation ne sera jamais qu'une vaste fumisterie.
Des barrières de rêve… Au premier abord, cela pourrait être un oxymore ; mais franchement, qui a jamais voulu s'évader d'un rêve ?

A suivre...

5 commentaires:

  1. Waouh Alfred, ça c'est du pensé-goûté-senti !
    C'est où qu'on s'inscrit pour la "fraternité des pessimistes", j'veux en être ...
    Kaïa

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  2. Pour "publier un comment -taire", faut prouver qu'on est pas un robot...j'ai pas du faire gaffe, j'ai changé de ligne temporelle, je devais être un peu distraite...
    A+ K

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  3. Afin de poursuivre dans l'art de disparêtre, je ne t'ai laissé que mon mail, hier soir, et tu ne m'as pas donné le tiens. Je choisis donc ce moyen détourné pour te communiquer les lieux virtuels où tu pourras me lire :
    http://havredexil.tumblr.com
    https://www.facebook.com/entortillage
    Bien cordialement,

    Isabelle

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  4. Pour illustrer un tel article, tu ne pouvais effectivement que choisir une photo de brebis...
    Etonnante familiarité entre ces bêtes et moi.

    Qui suis-je?
    Et, non, je ne suis pas le hacker Russe !

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    1. Ha ha ! C'est vrai, j'aurais peut-être dû demander l'autorisation aux brebis d'utiliser leur portrait ; mais par définition, elles auraient été d'accord, puisque ce sont des brebis. Et si j'avais demandé ce droit à leurs propriétaires, j'aurais reconnu tacitement une hiérarchie sociale que je récuse entièrement. Donc, tout va pour le mieux dans le mêêêilleur des mondes...
      Bises, V., et à bientôt dans la vie réelle,
      Alf

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