dimanche 23 septembre 2012

Le soir juste avant les ruelles

Photo DR



Je marchais un jour dans la rue d'Italie à Aix-en-Provence. C'était en février et il faisait un froid de canard. La rue d'Italie est dite semi-piétonne, un terme technocratique pour camoufler le fait que les voitures y tentent d'écraser les piétons pendant que les piétons font tout ce qu'ils peuvent pour emmerder les automobilistes. Aix étant ce qu'elle est – une ville snob conçue pour les snobs – et la rue étant l'une des plus commerçantes de la ville, s'y déplacer relève de l'exploit, quel que soit le mode de locomotion. Les choses y vont vite, atteignant souvent une frénésie digne des soirs de réveillon. Quant aux soirs de réveillon, ils sont invivables.
Bref, j'avais toutes les raisons de me dépêcher d'en finir, de sortir de cette rue pour aller... où j'allais. Il me restait une dizaine de mètres à parcourir lorsque j'avisai une silhouette rencognée sous un porche. Je ne sais ce qui attira mon attention. C'était une silhouette masculine, assez petite, vêtue d'un pantalon sombre quelconque et d'une veste de survêtement couleur de muraille. Elle n'avait rien de remarquable ; le capuchon du survêt' lui recouvrait entièrement le visage, mais vu la température, c'était on ne peut plus normal. Ce qui attira mon attention, c'est peut-être que l'individu n'avait pas l'air de se protéger du froid mais d'être à l'affût. Nuance que j'aurais du mal à expliquer.

Lorsque je passai à sa hauteur, je jetai un coup d'œil rapide sous la capuche. Par curiosité plus que pour espionner. Je ne m'attendais certes pas à ce que je vis. Pourtant, ce que j'aperçus ne laissait place à aucun doute. Je n'avais vu qu'un nez, mais ce nez était unique au monde et je le connaissais bien. C'était le nez de Denis Lavant. Je ne pensai même pas que ce pouvait être celui de quelqu'un d'autre qui en aurait eu un semblable ; c'était impossible, inconcevable. Non, c'était bien le sien, donc c'était lui. Mais surtout, je savais, pour l'avoir lu dans le journal, que l'acteur devait jouer La nuit juste avant les forêts au théâtre Vitez pour deux représentations.
Que faisait-il là, visiblement en planque, sous un porche, pas très chaudement vêtu, par ce froid de chien de traîneau, au lieu de répéter sa pièce ? Car il me semblait que la première représentation devait avoir lieu le soir même. J'aurais pu (et sans doute dû) continuer à marcher, traverser le boulevard du Roi-René et continuer vers ma destination. Mais je m'arrêtai sur le bord du trottoir, me retournai et décidai de rester là, à observer.
Aux mouvements de la capuche, je devinai que l'acteur suivait du regard certaines personnes qui passaient devant lui rapidement. Attendait-il quelqu'un ? Drôle d'endroit pour un rendez-vous, mais pourquoi pas, dans une ville inconnue ? Au bout d'une minute ou deux, je me demandai à quoi servait ce que je faisais là. Avais-je envie d'aborder Denis Lavant ? Pour lui dire quoi ? "J'aime beaucoup ce que vous faites" ? "Je vous ai reconnu, petit cachotier" ? "J'irai vous voir jouer si vous me donnez une place gratuite" ? Ridicule.
Au moment où j'allais renoncer à ma surveillance idiote et inutile, l'acteur sortit soudain du porche et fila dans la direction opposée. Ne comprenant pas ce qui l'avait motivé (m'avait-il repéré ?), je quittai à mon tour ma planque et m'élançai derrière lui. Il ne me fallut qu'une minute pour comprendre : devant lui, à quelques mètres, marchait un homme en pardessus et attaché-case, repoussant les passants et les vélos devant lui, les grappes d'enfants collés aux vitrines, et esquivant avec dégoût les bollards délimitant le trottoir virtuel, les poteaux, les poubelles, les vasques de fleurs et les présentoirs de marchandises. Non seulement, l'acteur suivait cet homme, mais il adoptait sa démarche, faisait les mêmes écarts, mettait ses pas exactement dans ses pas.
Je fis bientôt de même, sans m'en rendre compte. Au bout deux cents mètres, il y avait trois "Aixois" pressés dans la rue d'Italie, chacun muni d'un attaché-case, dont deux imaginaires. Nous étions les frères Ripolin, frigorifiés, en route pour un rendez-vous d'affaires, ou désireux de donner cette impression au monde indifférent. Je ne sais ce que valait ma prestation, mais celle de Denis Lavant était impeccable, hallucinante, dérangeante. Je ne voyais plus le pantalon quelconque et le survêtement élimé ; je voyais un grand manteau sombre, dont les pans créaient un espace triangulaire et flottant autour de lui. Sa mallette imaginaire écartait néanmoins les passants trop imprudents ; son contenu précieux irradiait. Il n'était d'ailleurs plus un petit acteur nerveux mais un grand échalas, musclé aux hormones de la réussite sociale, enquiquiné de devoir marcher dans une rue populaire mais trop imbu de son image pour passer dans une rue parallèle où personne ne l'aurait vu. Oui, c'était bien "l'homme pressé" de Noir désir.
Et je le devenais moi aussi. Je sentais dans mon poing serré le poids de cette mallette stupide pleine de documents importants destinés à régler le destin de je ne sais qui. Le poids de mon sempiternel sac à dos avait diminué au point que je ne le sentais plus. Mon manteau n'était plus en laine grise lourde et chaude mais un MacIntosh trop léger et battant au vent. En manquant renverser une dame alourdie de sacs, je découvris même que j'avais de l'assurance à revendre, du mépris pour elle, et l'oubliai aussitôt franchie comme un obstacle inerte et imbécile.
Je m'arrêtai d'un seul coup, au milieu du croisement de la rue Fernand-Dol. L'acteur avait disparu. Je ne le voyais plus parmi la foule. Pourtant, l'homme pressé était toujours là, visible comme un voilier fendant une flotte de pirogues, fier et lointain. Où était passé le petit bonhomme ? J'aperçus alors un autre homme pressé. S'était-il transformé réellement, totalement, concrètement ?
J'y ai cru pendant trois secondes.
Puis, je vis revenir la petite silhouette en survêtement. De nouveau voûtée, les mains dans les poches, marchant d'un pas souple et discret, le nez seul visible dans l'ombre de la capuche. Je ne sais s'il me regarda en me croisant, mais je décidai qu'il me fallait voir le spectacle.
Pour le soir même, c'était râpé ; mais j'y allai le lendemain, sachant que c'était complet, donc pratiquement sans espoir. Je pris une contre-marque, comme le firent aussi une dizaine de personnes ; et le miracle se produisit : une demi-douzaine de désistements firent autant d'heureux. Je me retrouvai assis au deuxième rang, complètement sur le côté, dans ce qui n'est qu'un amphithéâtre d'université proclamé salle de théâtre pour justifier le prix des places. Quant à savoir pourquoi des gens veulent payer aussi cher que dans un vrai théâtre pour avoir le droit d'être assis pendant deux heures sur un banc de bois, j'en ignore la raison, mais je pense qu'elle a quelque chose à voir avec le snobisme dont je parlais plus haut.

photo DR



La nuit juste avant les forêts se déroula. Cette unique longue phrase qu'un paumé adresse à un passant agrippé par le poignet ne peut faire autrement que de se dérouler, comme un câble infini lancé par-dessus le vide. C'est, à mes yeux, le meilleur texte de Bernard-Marie Koltès, dont le reste de l'œuvre m'ennuie à mourir (notamment Roberto Zucco, énième version du culte du serial killer que notre époque ne semble pas pouvoir s'empêcher de sécréter, sans doute pour justifier ses démences a posteriori au lieu d'essayer de les prévenir). La mise en scène terriblement précise (sept pas en une heure et demie dans un espace de deux mètres sur un), les gestes aussi chargés de sens que des siècles de théâtre nō (pas une seule fois le doigt tendu, paternaliste, donneur de leçon), la voix qui enfle, monte, charge, délivre... Jusqu'à la chute primordiale, jusqu'au dénuement complet, jusqu'à la fuite du témoin, sous la pluie qui ne cesse...
C'est lorsque l'acteur revint après le noir pour saluer que je compris ce qu'il faisait, la veille, dans la rue. Il salua d'une manière étrange : un bout de tissu tenu autour de la taille par pudeur (le personnage finit entièrement nu après avoir perdu peu à peu les lambeaux de son manteau dessiné par Bilal), l'acteur lève une main au-dessus de sa tête, un peu comme Jules César salue la foule lors de ses triomphes dans Astérix. Il la maintient en l'air quelques secondes, l'agitant à peine ; puis soudain, se casse en deux, pliant son corps au niveau des reins, son nez venant toucher ses tibias brusquement, sa main allant balayer brièvement le sol. Il reste ainsi deux secondes, se relève, se tourne de 60°, regarde une autre section du public applaudissant, lève la main, se casse en deux, balaie le sol. Se relève, sort.
C'est terminé. Deux saluts, pas plus. Il ne reviendra plus. L'acteur a exprimé toute l'essence de la ville. Le public est exsangue. Les applaudissements continuent encore quelques minutes. La salle se vide. Je pars en dernier, donnant un coup de glaive dans l'obscurité.
Plus tard, j'ai vu d'autres pièces, avec d'autres acteurs, parfois magnifiques, comme Jacques Gamblin dans son propre texte Entre courir et voler, il n'y a qu'un pas, Papa, aux Salins à Martigues. Mais je n'ai plus jamais vu d'acteur dans la rue imitant la réalité pour la traduire ensuite en art.

Thèse 54 : L'observation est une partie essentielle de l'art dramatique. Le comédien observe autrui de tous ses muscles et de tous ses nerfs par un acte d'imitation qui est en même temps un processus de réflexion. Car une simple imitation redonnerait, au mieux, ce qui a été observé, et ce n'est pas assez car l'original exprime ce qu'il exprime à voix trop basse. Pour passer du simulacre à la reproduction, le comédien regarde les gens comme s'ils lui donnaient à voir ce qu'ils font, bref, comme s'ils lui recommandaient de méditer ce qu'ils font.
(Bertolt Brecht, Petit organon pour le théâtre.)

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