jeudi 16 août 2012

REAMDE de Neal Stephenson

Schéma de l'intrigue

Reamde
roman de Neal Stephenson


« Limez-zoi, ou il vous en cuira ! »





Avertissement du blogueur : cette chronique raconte tout le livre, et même plus.

Trois ans à peine après le sublimissime Anathem (dont la traduction en français est actuellement perdue dans les limbes éditoriales d'un éditeur que je ne nommerai pas, de peur de créer un caillot sur votre écran), Neal Stephenson revient à l'assaut avec un autre pavé de plus de mille pages, au titre mystérieux quoique-pas-tant-que-ça-pour-peu-qu'on-y-réfléchisse : Reamde. Non, non, ce n'est pas une faute ; ou plutôt si, c'en est une, mais elle a été voulue par l'auteur (c'est-à-dire que, pour une fois, ce n'est pas l'éditeur qui s'est gouré). Il faut donc bel et bien... lire Reamde !
Comme la traduction française n'aura sans doute pas lieu avant 2016 au bas mot, je peux bien vous raconter l'intrigue de A à Z aujourd'hui ; d'ici parution, vous l'aurez largement oubliée. Pour l'essentiel, disons que Reamde se déroule en deux étapes : la première s'intitule Neuf dragons et fait une bonne moitié du bouquin ; la seconde s'appelle Chutes américaines et occupe l'autre moitié (je parie d'ores et déjà mon chapeau contre une enclume en or massif que l'éditeur putatif de la traduction s'efforcera d'en tirer un nombre étrange de volumes ; passons...).
Reamde a pour héros Richard Forthrast, ancien objecteur de la guerre du Vietnam (que les USA ont perdue sur le score de 58.000 à deux millions) devenu concepteur de jeux en réseau et fondateur du plus gros succès de ces dernières années : T'Rain, un MMORPG médiéval-fantastique dont l'univers a été créé littéralement de fond en comble, où les sous-fifres creusent le sol en quête d'or pour ensuite se faire piller par ceux qui ont des flingues et/ou du fric. (On pourrait accessoirement se demander à quoi bon créer un monde imaginaire super-chiadé si c'est pour y reproduire exactement les mêmes comportements débiles que dans notre Réalité™, mais bien sûr, c'est là une question idiote : les utopies n'ont jamais rien rapporté, et Richard Forthrast est un Entwepweneuw améwicain™, autrement dit un gagneur de pèze, a.k.a. un personnage sérieux qui n'a pas le temps de délirer.)
Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes virtuels jusqu'au jour où un petit malin décide de prendre en otage les données échangées sur le net via la plate-forme T'Rain grâce à un virus de sa conception, ne les relâchant que contre la somme mirifique de mille pièces d'or ! Ce qui ne serait pas très grave si (par un concours de circonstances qui donnerait une crise de delirium tremens à un scénariste hollywoodien jaloux de Charlie Kaufman, Christopher Nolan et David Mamet réunis) ledit virus ne prenait un beau jour en otage une liste de cartes bleues destinée à un intermédiaire écossais qui travaille pour la mafia russe, laquelle liste a été établie par le futur ex-petit ami de Zula, la nièce adoptive préférée de Richard, originaire d'Erytrée. (Je simplifie.)
De boules de neige en avalanches, l'affaire prendra des proportions méta-cosmiques et conduira une poignée de personnages aussi savoureux que disparates (ah ! comme ils sont beaux, les deux écrivains-fondateurs du background de T'Rain ; personnellement, je me sens plus proche de D², avec son mépris de l'informatique, ses crises de sémantique aiguës, ses e-mails retraduits en anglais médiéval sur papier vélin et son château dans l'île de Man, que de l'autre, avec ses tee-shirts de hard-rock et sa caravane au bord de la route ; on trouve aussi un informaticien hongrois, un mercenaire russe, une espionne britannique, une Chinoise générique, un hacker chinois prénommé Marlon -bin, tiens-, des défenseurs du Deuxième amendement, un pilote d'hélicoptère, des marins tai'wanais...) à parcourir les deux mondes, celui d'en-haut et celui d'en-bas, dans tous les sens.
La traque du virus et de son concepteur présente bien des moments d'anthologie, cela ne fait aucun doute. Les nostalgiques (ou pratiquants actuels, s'il en reste) du jeu de rôles Shadowrun™ ne seront pas déçus et retrouveront l'ardeur de scènes de poursuites / fusillades en parallèle réalité / matrice qui leur procureront frissons / rigolades garantis (j'ai même cru un moment que Maria Mercurial viendrait pousser la chansonnette ; c'est dire !).

Bref, tout cela est bel et bon, jusqu'au moment où...
...où la traque se termine, aux alentours de la page 500. Car c'est là, en effet, dans un coin improbable du monde réel où se cache l'objet du litige (Amoy, vous vous rappelez où c'est ? Eh bien, ça a changé de nom) que l'intrigue bascule radicalement pour verser dans... Dans quoi ? Le Ridicule ? Le Grotesque ? Le Niais ? Ou pire : le Politiquement correct ?
Ce que je vais dire est peut-être osé mais je crois sincèrement que seul un geek 'ricanisé jusqu'au grunge sous ses ongles de pieds pourrait prendre au sérieux le développement ourdi par l'auteur de Reamde à ce moment-là. Ce qui est clair, c'est qu'il croit dur comme fer aux terroristes islamistes. Attention : je ne dis pas que ceux-ci n'existent pas. Disons qu'ils existent autant que les soldats-américains-persuadés-d'œuvrer-pour-la-paix ou les politiciens-qui-respectent-leur-électorat. Mais il y croit d'autant plus qu'il connaît la solution finale à ce problème : il suffit de les exterminer, comme des chiens qu'ils sont !
Soyons brefs : Chutes américaines n'est rien d'autre qu'une chasse à l'Arabe de 350 pages, quelque part entre le Canada et l'Idaho, avec déploiement de flingues tous azimuts, remarques semi-racistes (il y a même un Noir décrit comme « négro » ; pas « nigger », hein ? « négro » !), comparaisons lamentables (vous avez vu comme « ils » jettent leurs emballages dans « notre » nature ? Bien la preuve qu'« ils » sont sales et méritent de crever, les vilains !), pseudo-démonstrations de bravoure et d'intelligence occidentales face à la bestialité et la bêtise méso-orientales (je précise bien « méso » et non « extrême »-orientale car la Chine est à l'honneur, comme il se doit entre deux pays qui pratiquent toujours la peine de mort et l'amnésie nationale sur les crimes gouvernementaux). Le tout se termine en une interminable (sic!) fusillade de 150 pages, farcie de clichés jusqu'à la gueule et finissant en une apothéose tellement prévisible que même un fan de Happy Rotter™ ne parviendrait pas à feindre la surprise. Car, oui, sachez-le : le Méchant Bougnoule se fait buter à la fin, non sans proférer une dernière stupidité qui vient s'ajouter à la longue chaîne de niaiseries insondables qu'il a passé son temps à débiter auparavant, tout en inventant chaque jour une nouvelle raison de ne pas tuer l'héroïne prisonnière et de la garder en otage sans jamais la violer, en attendant que... eh bien, en attendant qu'elle s'évade, évidemment.
Mais s'il n'y avait que cela ! Non content de confondre l'Arabie avec l'Afghanistan (eh oui, cher auteur de Reamde, les Afghans parlent l'afghani -dit aussi pashtoun-, un dialecte persan aussi différent de l'arabe que le français l'est du néerlandais ; mais puisque George W. Bush et son staff de surhommes surpayés s'y étaient trompés, il n'y a pas de raison que vous fassiez mieux), l'auteur de ce demi-livre malencontreux nous dispense une leçon de morale que John Wayne et Charlton Heston n'auraient pas reniée en leur temps (mais que Bob Zemeckis et John Milius avaient heureusement tournée en ridicule dans 1941, film que plus personne n'oserait -ne pourrait- tourner aujourd'hui). Or, cette leçon de morale, outre qu'elle est nauséabonde et féodale, ne fait que jeter de l'huile rance sur le feu de la guerre de religions internationale qui ronge notre planète désormais étriquée (la vraie, hélas, pas une virtuelle). Son message, si on peut appeler ainsi cette ragougnasse de « néo-cons » (jamais abréviation ne fut mieux mérité qu'icelle) républicaine, est même très clair : quand la Chine s'alliera enfin au grand-frère US, l'Islam n'aura qu'à bien se tenir (et les victimes collatérales auront droit à leur quinze secondes de célébrité au journal de 20 heures, dans la rubrique "milliers de victimes", cela va sans dire).
Ce qui me chagrine (pour dire le moins), c'est que le ton vertueux qui exsude de la deuxième partie de Reamde, je l'ai déjà perçu ailleurs. Où ? Précisément dans les deux romans que Neal Stephenson a co-écrits, sous le nom de Stephen Bury, avec un certain J. Frederick George (« historien vivant à Paris », nous dit sobrement sa notice) : Interface (1994) et The Cobweb (1998), jamais traduits en français (mais qu'attend donc le merveilleux éditeur Braque-l'Homme pour payer un jeune ou un sous-doué 10€ le feuillet ?). Déjà, à l'époque, ces deux ouvrages ne brillaient pas par leur... comment dire ? charité chrétienne ? compréhension des cultures autres ? ouverture au monde ? Difficile à préciser, d'autant plus que leur ton général, à l'instar de celui de la deuxième partie de Reamde, est particulièrement ambigu et ne fait pas du tout honneur à la littérature de fiction. Mais peut-être me suis-je fourvoyé ? Peut-être sont-ce là des ouvrages d'histoire ou de politique ? Je ne sais. Ce que je sais, c'est que le nom de J. Frederick George n'apparaît nulle part dans Reamde. Serait-il mort ? Y aurait-il anguille sous roche ? Ce monsieur aurait-il mystérieusement disparu peu après le 11-Septembre-2001, ayant exécuté un contrat pour le compte d'une sous-agence de la NSA ? Ou autre chose de tout aussi inavouable ?
En faisant quelques menues recherches, on trouve ceci : M. George n'a pas disparu ; il est toujours l'oncle de Neal Stephenson. Celui-ci le remercie d'ailleurs à la fin de son ouvrage, sous son vrai nom de George Jewsbury, pour ses traductions du russe. M. Jewsbury enseigne toujours l'histoire à l'École active bilingue Jeanine Manuel de Paris. Cela vous dit quelque chose ? Si vous n'êtes pas riche à crever, il y a peu de chances. Curieuse école que celle-ci : fondée en 1954 par une ancienne résistante franco-américaine qui appartenait au Bureau central de Recherche et d'Action (l'un des ancêtres du SDEC), cette école privée accueille actuellement 2900 élèves à qui elle dispense un enseignement en français et en anglais ; bien sûr, cette école est fort élitiste et seuls peuvent y accéder les enfants dont les parents ont les moyens de la leur offrir. Les moyens, et peut-être aussi autre chose ; disons, une inclination politique, que je me garderais bien de définir mais que vous devinerez aisément grâce à ces quelques exemples de parents attentionnés : Jean-François Copé, Arnaud Lagardère, Alain Delon, Thierry Ardisson, Christian Clavier, Frédéric Mitterrand et un certain... Nicolas Sarkozy (Comment ? « Qui c'est, celui-là ? » Mais si, rappelez-vous : c'est le type qui gagnait 55.000 € par mois + six millions annuels en fonds discrétionnaires, qui n'a pas payé d'impôts depuis la vie des rats, et qui n'est pas franchement de gauche). Réflexion faite, c'est peut-être cette odeur-là, imprégnant toute la deuxième partie de Reamde, qui m'a « légèrement » incommodé.
Dommage, oui ; vraiment dommage.
Bien sûr, on pourra m'objecter que j'utilise là un procédé un peu douteux, en insinuant qu'il existe peut-être une collusion entre la droite réactionnaire et la « pensée » de M. Stephenson ; mais c'est exactement le genre de procédés qu'il (lui et son tonton-macoute?) utilise dans son roman pour instiller ses théories politico-raciales bien dignes du Patriot Act.
Allez, M. Stephenson, on ne peut pas réussir un chef-d'œuvre à tous les coups, surtout en faisant (pardon : en croyant faire) de la politique de haut vol. L'Âge de Diamant, Cryptonomicon, Anathem et Le Samouraï virtuel suffisaient à mon bonheur culturel, et je pense qu'à l'avenir, je vais m'en contenter. Bien sûr, il y a aussi le Trône de Fer que j'apprécie grandement, mais (outre que ce n'est pas de vous) c'est surtout parce que, comme dans la vraie vie, on a les plus grandes difficultés à y différencier les « méchants » des « gentils » ; sans doute un indice que George RR Martin, lui, a cessé d'être un adolescent boutonneux et complexé.

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